XI.

Aussitôt que le contrat fut dressé et signé, Alfieri partit pour la

Toscane.

«Je partis dans les premiers jours de mai, muni comme de coutume de la

permission qu'il fallait obtenir du roi pour sortir de ses bienheureux

États. Le ministre à qui je la demandai me répondit que j'avais déjà

été, l'année d'avant, en Toscane.--C'est pour cela, répliquai-je, que

je me propose d'y retourner encore cette année.--Cette permission me

fut accordée; mais ce mot me donna à penser, et fit dès lors germer

dans ma tête le dessein que moins d'un an après je mis pleinement à

exécution, et qui me dispensa dans la suite de demander aucune

permission de ce genre. Comme ce second voyage devait se prolonger

plus que l'autre, et qu'à mes rêves de véritable gloire il se mêlait

encore quelques bouffées de vanité, j'emmenai avec moi plus de gens et

de chevaux, afin de marier ainsi deux rôles qui rarement vont d'accord

ensemble, le rôle de poëte et celui de grand seigneur. J'eus donc huit

chevaux à ma suite et un équipage digne d'un pareil train. Je pris la

route de Gênes, où je m'embarquai avec mon bagage et une petite

calèche, laissant mes chevaux suivre la voie de terre par Lerici et

Sarzana. Ils y arrivèrent heureusement et avant moi. Pour moi, la

felouque où j'étais, presque en vue de Lerici, fut ramenée en arrière

par un coup de vent, et je fus forcé de débarquer à Rapallo, qui

n'était guère qu'à deux postes de Gênes. Ayant pris terre sur cette

côte et me lassant d'attendre que le vent redevînt favorable pour

reprendre la route de Lerici, je laissai la felouque avec mes effets,

et, prenant avec moi quelques chemises, mes écrits dont je ne me

séparais plus et un seul de mes gens, j'enfourchai un bidet de poste,

et, à travers les précipices de l'Apennin dépouillé, je me rendis à

Sarzana, où je trouvai mes chevaux, et où il me fallut attendre la

felouque plus de huit jours. Bien que j'eusse là mes chevaux pour me

distraire, comme je n'avais, en fait de livres, que mon petit Horace

et mon Pétrarque de poche, je m'ennuyai beaucoup à Sarzana. Un prêtre,

frère du maître de poste, me prêta un Tite-Live dont les oeuvres ne

m'étaient pas tombées dans les mains depuis l'académie, où je ne

l'avais ni compris ni goûté. Quoique passionné admirateur de la

rapidité de Salluste, cependant la sublimité du sujet et la majesté

des discours de Tite-Live me frappèrent vivement. Ayant lu dans cet

historien la mort de Virginie et les discours enflammés d'Icilius,

j'en fus si transporté qu'aussitôt l'idée me vint d'en faire une

tragédie; et je l'aurais écrite d'un trait, si ne m'avait troublé

l'attente continuelle de cette maudite felouque dont l'arrivée serait

venue m'interrompre dans le feu de la composition.

«Ici, pour l'intelligence du lecteur, je dois dire ce que j'entends

par ces mots dont je me sers si souvent, _concevoir_, _développer_ et

_mettre en vers_. Je m'y prends toujours à trois fois pour donner

l'être à chacune de mes tragédies, et j'y gagne le bénéfice du temps,

si nécessaire pour bien asseoir une oeuvre de cette importance, qui,

pour peu qu'elle vienne au monde contrefaite, a grand'peine ensuite à

se redresser. _Concevoir_ une tragédie, ce que j'appelle ainsi, c'est

donc distribuer mon sujet en scènes et en actes, établir et fixer le

nombre des personnages; puis, en deux petites pages de mauvaise prose,

résumer, pour ainsi dire, scène par scène, ce qu'ils diront et ce

qu'ils doivent faire. Reprendre ensuite ce premier feuillet, et,

fidèle à la trace de mes indications, remplir les scènes, dialoguer en

prose, comme elle vient, la tragédie tout entière, sans écarter une

seule pensée, quelle qu'elle soit, et écrire avec toute la verve que

je puis avoir, sans prendre garde aux termes, c'est là ce que

j'appelle _développer_. J'appelle enfin _versifier_, non-seulement

mettre la prose en vers, mais, avec un esprit à qui j'ai laissé le

temps de se reposer, choisir parmi les longueurs du premier jet les

pensées les meilleures, les élever à la forme et à la poésie. Il faut

ensuite, comme dans toute autre composition, limer, retrancher,

changer. Mais si d'abord la tragédie n'était ni dans la conception,

ni dans le développement, je doute que plus tard elle se retrouvât

dans cette étude du détail. C'est là le procédé que j'ai suivi dans

toutes mes compositions dramatiques, à commencer par le _Philippe_, et

j'ai pu me convaincre qu'il compte au moins pour les deux tiers de

l'oeuvre. Et en effet, après un certain temps, ce qu'il en fallait

pour oublier complétement cette première distribution de scènes, quand

il m'arrivait de reprendre ce feuillet, je sentais tout-à-coup, à

chaque scène, gronder dans mon coeur et dans mon esprit un assaut

tumultueux de sentiments et de pensées qui m'excitaient, et, pour

ainsi dire, me forçaient à écrire; j'en concluais aussitôt que ce

premier plan était bon et tiré des entrailles mêmes du sujet. Si, au

contraire, je ne retrouvais pas cet enthousiasme, égal ou même

supérieur à ce qu'il était quand j'écrivais cette esquisse, je la

changeais ou la brûlais. Le premier plan approuvé, le développement

allait très-vite; j'en écrivais un acte par jour, quelquefois plus,

rarement moins; et d'ordinaire, dès le sixième jour, la tragédie était

née, sinon faite. De cette façon, n'admettant de juge que mon propre

sentiment, toutes les tragédies que je n'ai pu écrire ainsi, et avec

cette fureur d'enthousiasme, jamais je ne les ai achevées, ou, si je

les ai terminées, jamais du moins je ne les ai mises en vers. Tel fut

le sort d'un _Charles Ier_, qu'immédiatement après le _Philippe_

j'entrepris de développer en français; au troisième acte de l'ébauche,

mon coeur et ma main se glacèrent en même temps, et si bien que ma

plume se refusa absolument à poursuivre. Même chose arriva à une

tragédie de _Roméo et Juliette_, que je développai pourtant tout

entière, mais avec effort et non sans me reprendre. Quelques mois

après, quand je voulus revenir à cette malheureuse esquisse et la

relire, elle me glaça tellement le coeur, et j'entrai contre moi dans

une telle colère, qu'au lieu d'en poursuivre l'ennuyeuse lecture, je

la jetai au feu. De cette méthode, que j'ai voulu caractériser avec

détail, il est peut-être résulté une chose: c'est que mes tragédies

dans leur ensemble, et malgré les nombreux défauts que j'y vois, sans

compter tous ceux que peut-être je n'y vois pas, ont du moins le

mérite d'être, ou, si l'on veut, de paraître pour la plupart venues

d'un seul jet et rattachées à un seul noeud, de telle sorte que les

pensées, le style, l'action du cinquième acte s'identifient

étroitement avec la disposition, le style, les pensées du quatrième,

et ainsi de suite, en remontant jusqu'aux premiers vers du premier, ce

qui a du moins l'avantage de provoquer, en la soutenant, l'attention

de l'auditeur, et d'entretenir la chaleur de l'action. La tragédie

ainsi développée, lorsqu'il ne reste plus au poëte d'autre souci que

de la versifier à son aise, et de distinguer le plomb de l'or,

l'inquiétude que communique à l'esprit le travail des vers et cette

passion de l'éloquence, si difficile à satisfaire, ne sauraient nuire

en rien au transport et à l'enthousiasme qu'il faut aveuglément suivre

dès que l'on veut concevoir et créer une oeuvre terrible et

passionnée. Si ceux qui viendront après moi jugent que cette méthode

m'a conduit à mon but plus heureusement que d'autres, cette petite

digression pourra, avec le temps, éclairer et fortifier quelque

disciple de l'art que je professe. Si je me suis abusé, d'autres

peut-être s'aideront de ma méthode pour en trouver une meilleure.

«Je reprends le fil de ma narration. Enfin arriva à Lerici cette

felouque si impatiemment attendue; je m'emparai de ma garde-robe et

je partis immédiatement de Sarzana pour Pise, ayant ajouté à mon

bagage poétique cette _Virginie_ de plus, sujet qui allait

merveilleusement à mon humeur. Je m'étais bien promis de ne pas rester

cette fois plus de deux jours à Pise; je me flattais de profiter

davantage sous le rapport de la langue à Sienne, où l'on parle mieux

et où il y a moins d'étrangers, sans compter que, durant le séjour que

j'avais fait à Pise, l'année d'auparavant, je m'étais épris à moitié

d'une belle et noble demoiselle, que ses parents m'auraient sans doute

accordée pour femme, quoique riche, si je l'avais demandée. Mais

quelques années de plus m'avaient mûri sur ce point, et ce n'était

plus le temps où, à Turin, j'avais consenti que mon beau-frère

demandât pour moi cette jeune fille, qui, à son tour, ne voulut pas de

moi. Cette fois, je ne voulus pas laisser demander pour moi celle-ci

qui assurément ne m'eût pas refusé. Elle me convenait autant par son

caractère que sous tout autre rapport, et je dois ajouter qu'elle ne

me plaisait pas médiocrement. Mais j'avais maintenant huit ans de

plus, j'avais vu, bien ou mal, presque toute l'Europe, et l'amour de

la gloire, qui était entré dans mon âme, cette passion pour l'étude,

cette nécessité d'être ou de me faire libre pour devenir un intrépide

et véridique auteur, étaient autant d'aiguillons qui me faisaient

passer outre, autant de raisons qui me criaient dans le fond de mon

coeur que sous la tyrannie c'est déjà bien assez, si ce n'est trop, de

vivre seul, et que jamais, pour peu que l'on y songe, il ne faut y

être ni mari ni père. Je passai donc l'Arno, et me voici à Sienne. Je

bénirai toujours le moment où j'y arrivai, car je m'y composai un

petit cercle de six ou sept hommes doués de sens, de jugement, de goût

et d'instruction, ce qu'on aura peine à croire d'un pays aussi petit.

Mais j'en distinguai un entre tous, c'était le respectable Francesco

Gori Gandellini: j'en ai souvent parlé dans mes divers écrits, et sa

douce et chère mémoire ne sortira jamais de mon coeur. Une sorte de

ressemblance entre nos caractères, une même façon de penser et de

sentir (bien plus rare, bien plus remarquable chez lui, dont la vie

était si différente de la mienne), un besoin mutuel de soulager nos

coeurs du poids des mêmes passions, que fallait-il de plus pour nous

unir bientôt d'une vive amitié? Ce noeud sacré d'une franche amitié

était, et il est toujours, dans ma manière de penser et de vivre, un

besoin de première nécessité. Mais ma nature austère, réservée,

difficile, me rend, et, tant que je vivrai, me rendra peu propre à

inspirer à d'autres ce sentiment qu'à mon tour je n'accorde pas sans

une extrême difficulté. Cela fait que je n'aurai connu dans le cours

de ma vie qu'un très-petit nombre d'amis; mais je me vante de n'en

avoir eu que de bons, et qui tous valaient mieux que moi. Pour ma

part, je n'ai jamais cherché dans l'amitié qu'un épanchement

réciproque des faiblesses de l'humanité, où je demande à la raison et

à la tendresse de mon ami de corriger chez moi et d'améliorer ce qu'il

y trouverait à blâmer, de fortifier, au contraire, et d'élever encore

le peu de choses louables par où l'homme peut se rendre utile aux

autres, et s'honorer lui-même. Telle est, par exemple, la faiblesse de

vouloir devenir auteur, et c'est là surtout que les nobles et

affectueux conseils de Gandellini me furent d'un grand secours et

m'encouragèrent beaucoup. Le très-vif désir que j'éprouvais de mériter

l'estime de cet homme rare donna tout-à-coup comme un nouveau ressort

à mon esprit, et à mon intelligence une vivacité qui ne me laissait ni

paix ni trêve, tant que je n'avais pas composé une oeuvre qui fût ou

me parût digne de lui. Je n'ai jamais joui de l'entier exercice de mes

facultés intellectuelles et créatrices, que mon coeur ne se trouvât

auparavant rempli et satisfait, et que mon esprit ne se sentît appuyé,

soutenu par une main estimable et chère. Cet appui, au contraire,

venait-il à me manquer, et à me laisser, pour ainsi dire, seul au

monde, me regardant comme un être inutile à tous, et qui n'était aimé

de personne, je tombais alors dans de tels accès de mélancolie, de

désenchantement et de dégoût sur toute chose, et ces accès se

renouvelaient si fréquemment que je passais des journées entières, et

même des semaines, sans vouloir, sans pouvoir toucher un livre ou une

plume.

«Pour obtenir et mériter l'approbation d'un homme aussi estimable que

Gori l'était à mes yeux, je travaillai, cet été, avec beaucoup plus

d'ardeur que je n'avais fait encore. C'est de lui que me vint l'idée

de mettre au théâtre la conjuration des Pazzi. Le fait m'était

complétement inconnu, et il me conseilla de le chercher dans

Machiavel de préférence à tout autre historien. Et c'est ainsi que,

par une étrange rencontre, ce divin auteur qui devait aussi faire, un

jour, mes plus chères délices, venait, une seconde fois, se placer

sous ma main, grâce à un autre ami véritable, semblable sous bien des

rapports à ce cher d'Acunha que j'avais tant aimé, mais beaucoup plus

savant et plus instruit que ce dernier. Et en effet, quoique le

terrain ne fût pas encore assez préparé pour recevoir et féconder une

telle semence, je lus néanmoins çà et là, pendant le mois de juillet,

bien des fragments de Machiavel, outre le récit du fait de la

conjuration; et alors non-seulement je conçus sans différer le plan de

ma tragédie, mais, épris de cette façon de dire si originale et si

puissante, il me fallut laisser là pour quelques jours toutes mes

autres études, et, comme inspiré de ce génie sublime, écrire d'une

haleine les deux livres de _la Tyrannie_, tels ou à peu près que je

les imprimai quelques années plus tard. Ce fut l'épanchement d'un

esprit trop plein et blessé dès l'enfance par les flèches de

l'oppression détestée qui pèse sur le monde. Si j'avais su reprendre

un tel sujet dans un âge plus mûr, je l'aurais sans doute traité un

peu plus savamment, et l'histoire serait venue au secours de mes

opinions. Mais quand j'ai imprimé ce livre, je n'ai pas voulu, avec le

froid des années et le pédantisme de mon petit savoir, étouffer le feu

de la jeunesse, et la généreuse, la légitime indignation que j'y vois

briller à chaque page, et dont l'éclat n'ôte rien à une sorte de

franche et véhémente logique qui me paraît y dominer le reste. Que si

j'y remarquai aussi des erreurs ou des déclamations, ce sont filles

d'inexpérience et non de mauvaise volonté que je voulus également y

laisser. Aucune fin cachée, aucun sentiment de vengeance personnelle

ne me dicta cet écrit. J'ai pu me tromper dans ma façon de sentir, ou

écrire avec trop de passion. Mais peut-il y avoir excès dans la

passion que l'on éprouve pour le juste et pour le vrai, surtout quand

il s'agit de la faire partager aux autres? Je me suis borné à dire ce

que je pensais, moins peut-être que je ne sentais. Dans l'ardeur

bouillante de cet âge, raisonner et juger n'étaient peut-être qu'une

noble et généreuse manière de sentir.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 246 / 254 题