IX.

Il s'aperçut alors que deux choses lui manquaient seulement pour être

un Sophocle: un génie et une langue.

Le piémontais n'est pas une langue: c'est un patois, moitié vaudois,

moitié allobroge, moitié génois, moitié milanais, moitié français,

tout, hors de l'italien. En français les places étaient prises, en

piémontais il n'y avait que les places burlesques à prendre; le

burlesque n'a que le patois pour s'exprimer, et le piémontais a de

véritables chefs-d'oeuvre dans ce dialecte. Mais Alfieri ne pouvait

pas avilir son prétentieux génie au grotesque. Il lui fallait donc

l'italien; mais quel italien? Il y en avait de toute sorte: l'italien

de Naples, moitié espagnol, moitié francisé, moitié grec, moitié

lazzarone; on ne pouvait tenter ce mélange, plus propre à faire rire

que pleurer. Il y avait le romain, langue sonore, majestueuse,

grandiose, mais le pape et les cardinaux étaient là; la liberté

souriait à la langue, mais les hommes imposaient la servitude sacrée,

cela ne pouvait convenir à l'ennemi poétique de toute tyrannie. Il y

avait le vénitien, mais c'était si frêle et si doux que cela ne

pouvait être _susurré_ que par des lèvres de femme, cela répugnait à

la virilité des héros; il y avait le milanais, c'était mêlé d'allemand

et de français, plus jargon que langue; il y avait le génois et le

piémontais, cela n'avait ni syntaxe, ni accent, ni sens, patois de

peuples qui ne s'appartiennent pas et qui s'entendent entre eux contre

leurs conquérants par signes plus que par le langage.

Enfin il y avait le toscan, la vieille langue étrusque de Machiavel,

de Michel-Ange, de Dante, rugueuse, nerveuse, un peu sauvage, un peu

latine, brève, forte, concentrant en peu de mots un grand sens, telle

que Dante l'a chantée, telle que Machiavel l'a écrite, langue faite

pour des héros, des poëtes, des philosophes, et qui ne s'entend bien

qu'à Florence, entre les deux rives de l'Arno et à Pistoia, langue

locale s'il en fut jamais, héritière d'un peuple qui n'a point

d'héritage sur la terre, langue de puritains et de pédants, qui

prétendent avec raison être à eux seuls l'Italie classique... C'est

celle-là qu'Alfieri choisit. Mais la savoir exigeait une seconde

naissance; il fallait aller dans le pays de ces grands hommes pour y

prendre leur accent avec l'extrait baptistaire de leur génie. Alfieri

s'y décida pour l'amour du toscan. Il commença par aller passer six

mois à Florence, au milieu des académiciens de la Crusca; il bégaya

leur vocabulaire et il crut avoir retrouvé l'italien, comme les

voyageurs qui remontent à la quatrième cataracte d'Égypte croient

rapporter les sources du Nil. Il revint à Turin; il essaya quelques

scènes de tragédie, alla passer quelques mois à Asti pour y cuver ses

connaissances nouvelles, et s'aperçut qu'il ne savait rien.

Il prit alors une des plus fortes résolutions qu'un héros ou un homme

de lettres puisse prendre au commencement de sa vie, celle de

s'expatrier pour l'amour du dialecte ou de la gloire: mais il lui

fallait un prétexte; il le trouva dans je ne sais quelle haine idéale

du despotisme de la maison de Savoie. Ce prétexte était faux, car le

despotisme italien-piémontais de la maison de Savoie à Turin était

bien paternel et bien doux, en comparaison du despotisme autrichien

d'un archiduc Léopold, régnant absolu à Florence, sous le nom et avec

les armes d'un proconsul allemand. N'importe, tout est bon pour

colorer un sophisme de conduite par un sophisme de raisonnement. Les

prétextes ne sont pas difficiles en logique.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 244 / 254 题