VIII.

Il passe son temps à Londres au métier de cocher amateur, montant à

cheval le matin et conduisant le soir sur son siége son compagnon de

voyage de rue en rue; de là en Hollande, où il croit aimer, à La Haye,

une charmante Hollandaise récemment mariée; séparé d'elle par une

convenance de situation, il fait semblant de vouloir mourir et se

laisse facilement ramener à la vie par son domestique. Il repart pour

Turin; il passe six mois à la campagne chez sa soeur, lisant Voltaire,

dont les vers l'ennuient, dont la prose l'enchante; Montesquieu,

Helvétius, Plutarque, enfin, qui l'instruit et l'enchaîne.

Il repart pour visiter le reste de l'Europe; autant lire une

géographie. De Pétersbourg à Turin, il voit tout, sans éprouver même

une sensation. Il revient au gîte, comme s'il ne l'avait pas quitté.

Arrêté à Londres, il se croit encore amoureux d'une belle et suspecte

Anglaise, amoureuse de son groom. Le mari, éclairé par le groom, le

surprend et lui donne pour la forme un léger coup d'épée au bras. Il

craint un procès d'adultère et se croit ruiné s'il l'affronte; il ne

tarde pas à se glacer et revient encore à Turin, où il reste deux ans;

il devient le _chevalier servant_ d'une dame qu'il n'estime pas et

qu'il n'aime guère, puis il la quitte et se _fait lier_ par son valet

de chambre sur sa chaise pour s'empêcher d'aller la revoir! Quelle

fantaisie risible l'amoureux prend pour le sublime de la volonté!

Quand l'envie de sortir est passée, il se fait tranquillement

démailloter par son complaisant serviteur, et s'en va souper en ville.

Des niaiseries pareilles peuvent-elles être écrites par un homme

sérieux?

Une détestable ébauche de tragédie classique, intitulée _Cléopâtre_,

et quelques sonnets sans sel et sans miel, que l'auteur lit à ses

commensaux aux applaudissements de l'auditoire, sont le fruit de cette

séquestration: puis il va, déguisé en Apollon, au bal masqué de Turin,

et il y récite à tout venant des complaintes misérablement rimées où

sa Béatrice n'est guère ménagée. Tout cela ne détermine pas encore sa

vocation tragique. Et ainsi finit le récit de sa jeunesse.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 243 / 254 题