VII.

De Rome à Venise, sans plus de profit ni de plaisir, il ne sent rien

et ne fait rien sentir. Rentré à Turin, il obtient la permission de

traverser les Alpes et de venir en France. Même néant dans ses

impressions.

«C'était, je ne me rappelle pas bien quel jour du mois d'août, mais

entre le 15 et le 20, par une matinée couverte, froide et pluvieuse;

je quittais cet admirable ciel de Provence et d'Italie, et jamais je

n'avais vu de tels brouillards sur ma tête, surtout au mois d'août.

Aussi, lorsque j'entrai à Paris par ce misérable faubourg

Saint-Marceau, et qu'il me fallut ensuite avancer comme à travers un

sépulcre fétide et fangeux vers le faubourg Saint-Germain, où j'allais

loger, mon coeur se serra fortement, et je n'ai pas souvenance d'avoir

éprouvé, dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse

impression. Tant se hâter, tant s'essouffler, se bercer de toutes les

folles illusions d'une imagination ardente, pour venir s'abîmer ainsi

dans ce cloaque impur! En descendant à l'hôtel, je me trouvais déjà

complétement désabusé, et, n'eût été la fatigue et la honte immense

qui en eût rejailli sur moi, je repartais immédiatement.

«Lorsque ensuite je parcourus l'un après l'autre tous les recoins de

Paris, chaque jour ajouta quelque chose à mon désenchantement. La

médiocrité et le goût barbare des constructions; la ridicule et

mesquine magnificence du petit nombre de maisons qui prétendent au

titre de palais; la saleté et le gothique des églises; l'architecture

vandale des théâtres de cette époque, et tant, tant, tant d'objets

déplaisants qui, tous les jours, passaient devant mes yeux, sans

compter le plus amer de tous, ces visages plâtrés de femmes si laides

et si sottement attifées; tout cela n'était pas assez racheté à mes

yeux par le grand nombre et la beauté des jardins, l'éclat et

l'élégance des promenades où se portait le beau monde, le goût, la

richesse et la foule innombrable des équipages, la sublime façade du

Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes

les choses du même genre.

«Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination

incroyable; depuis plus de quinze jours que j'étais à Paris, je

n'avais pas encore salué le soleil, et mes jugements sur les moeurs,

plus poétiques que philosophiques, se ressentaient toujours un peu de

l'influence de l'atmosphère. Cette première impression de Paris s'est

si profondément gravée dans ma tête que maintenant encore

(c'est-à-dire au bout de vingt-trois ans) elle est encore dans mes

idées et dans mon imagination, bien que sur beaucoup de points ma

raison la combatte et la condamne.

«La cour était à Compiègne, où elle devait rester tout le mois de

septembre, et l'ambassadeur de Sardaigne, pour qui j'avais des

lettres, n'étant point alors à Paris, je n'y connaissais âme qui vive,

si ce n'est quelques étrangers que j'avais déjà rencontrés et

pratiqués dans différentes villes de l'Italie. Eux-mêmes ne

connaissaient personne à Paris. Je partageais donc mon temps entre les

promenades, les théâtres, les filles et ma mélancolie habituelle.

J'attrapai ainsi la fin de novembre, époque à laquelle l'ambassadeur

quitta Fontainebleau et revint habiter Paris. Il me présenta dans

différentes maisons, particulièrement chez les ministres des autres

puissances. Il y avait un petit pharaon chez l'ambassadeur d'Espagne,

et je jouai pour la première fois. Je ne gagnai ni ne perdis beaucoup;

mais le jeu aussi m'ennuya vite, comme tous mes passe-temps de Paris;

ce qui me détermina à partir pour Londres au mois de janvier. Las de

Paris, dont je ne connaissais guère que les rues, et déjà, en somme,

passablement refroidi dans ma passion pour les choses nouvelles, je

finissais toujours par les trouver de beaucoup au-dessous

non-seulement de l'idée que je m'en étais faite dans mon imagination,

mais des simples réalités que j'avais pu voir en divers endroits de

l'Italie. Londres enfin acheva de m'apprendre à bien connaître et à

bien apprécier et Naples, et Rome, et Venise, et Florence.

«Avant mon départ pour Londres, l'ambassadeur m'ayant offert de me

présenter à la cour de Versailles, j'acceptai, curieux de voir une

cour plus grande que celles que j'avais vues jusque alors, quoique

parfaitement désabusé à l'égard des unes et des autres. Ce fut le 1er

janvier 1768, un jour plus intéressant à cause des différentes

cérémonies qui s'y pratiquent. On m'avait bien prévenu que le roi

n'adressait la parole qu'aux étrangers de distinction, et, qu'il me

parlât ou non, je n'y tenais guère. Cependant je ne pus me faire au

maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tête aux

pieds la personne qu'on lui présentait, ne témoignait par aucun signe

l'impression qu'il en recevait. Mais si l'on disait à un géant: J'ai

l'honneur de vous présenter une fourmi, le géant, la regardant,

sourirait, ou dirait peut-être: Oh! le pauvre petit animal! S'il se

taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce dédaigneux silence

cessa de m'affliger lorsque, un moment après, je vis le roi répandre

autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus

importants que je ne l'étais. Après une courte prière qu'il fit entre

deux prélats, dont l'un, si j'ai bonne mémoire, était cardinal, le roi

se dirigea vers la chapelle et rencontra sur son passage, entre deux

portes, le prévôt des marchands, premier officier de la municipalité

de Paris, qui lui balbutia le petit compliment d'usage pour le premier

de l'an. Le monarque taciturne lui répondit par un mouvement de tête,

et, se retournant vers l'un des courtisans qui le suivaient, il

demanda où étaient restés les échevins, qui d'ordinaire accompagnent

le prévôt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans, et dit

facétieusement: _Ils sont restés embourbés._ Toute la cour se prit à

rire; le monarque lui-même daigna sourire, et passa outre pour se

rendre à la messe qui l'attendait. L'inconstante fortune a voulu qu'un

peu plus de vingt ans après je visse à Paris, dans l'Hôtel-de-Ville,

un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bonté un compliment

bien différent que lui adressait un autre prévôt, sous le titre de

maire, le 17 juillet 1789 (Bailly); et alors c'était le tour des

courtisans de _rester embourbés_ sur la route de Versailles à Paris,

quoique ce fût en plein été; mais sur cette route la fange alors était

en permanence. Peut-être je bénirais Dieu de m'avoir rendu témoin de

ces choses, si je n'étais trop convaincu que le règne de ces rois

plébéiens peut devenir encore plus funeste à la France et au monde que

celui des rois capétiens.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 242 / 254 题