À seize ans il sort de l'université aussi ignorant qu'il y est entré.
Il commence, avec la permission du roi et sous un gouverneur donné par
la cour, quelques voyages prématurés à Gênes, à Milan, à Florence, à
Sienne, à Rome et à Naples.
«Nous arrivâmes à Naples le second jour des fêtes de Noël: on pouvait
se croire au printemps. L'entrée de Capo di China, par les Études et
la rue de Tolède, me présenta cette ville comme la plus riante et la
plus peuplée que j'eusse encore vue jusque-là, et demeurera toujours
présente à ma mémoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu'il fallut
aller nous loger à une espèce de cabaret, dans le plus obscur et le
plus sale cul-de-sac de la ville. Et il le fallait bien: toutes les
hôtelleries un peu propres étaient remplies d'étrangers. Cette
contrariété répandit de la tristesse sur mon séjour à Naples, car le
lieu que j'habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon faible
cerveau une irrésistible influence jusque dans l'âge le plus avancé.
«Dès les premiers jours, notre ministre me présenta dans plusieurs
maisons; et, soit à cause des spectacles publics, soit pour le nombre
des fêtes particulières et la variété des amusements, le carnaval me
parut plus brillant et plus agréable qu'aucun de ceux que j'eusse
encore vus à Turin. Et cependant, au milieu de ce tourbillon nouveau
et continuel, entièrement libre de ma personne, avec ma fortune, mes
dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces
choses la satiété, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif,
c'était la musique des bouffes au théâtre nouveau; mais toujours cette
mélodie, si délicate qu'elle fût, me laissait dans l'âme un long et
triste murmure de mélancolie; et alors s'éveillaient en moi, par
milliers, les idées les plus sombres et les plus funestes. J'y
trouvais un plaisir amer, et j'allais m'en nourrir solitairement sur
les plages retentissantes de Chiaja et de Portici. J'avais fait
connaissance avec quelques jeunes seigneurs de Naples, mais sans me
lier avec eux; mon caractère assez sauvage ne me permettait pas de
rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon
visage, empêchait les autres de me rechercher à leur tour. Il en était
de même avec les femmes: je me sentais beaucoup de penchant pour
elles, mais je ne trouvais de charme qu'à celles qui étaient modestes,
sans pouvoir jamais plaire qu'à celles qui ne l'étaient point;
toujours mon coeur restait vide. En outre, possédé du désir de voyager
au-delà des monts, j'évitais avec soin de me laisser surprendre dans
quelque lien d'amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai
dans aucun piége. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets
si divertissants, pour voir les merveilles qui étaient à quelque
distance; pour les voir, non, je n'en étais aucunement curieux, et
d'ailleurs je n'y entendais rien, mais pour le plaisir de la route. Je
n'étais jamais las d'aller, mais, dès que je m'arrêtais, aussitôt je
souffrais.
«Lorsque je fus présenté à la cour, quoique le roi Ferdinand IV n'eût
alors que quinze ou seize ans, je lui trouvai néanmoins une
très-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que
j'avais vus jusque-là: c'étaient mon excellent roi Charles-Emmanuel,
déjà vieillissant, le duc de Modène, gouverneur de Milan, et le
grand-duc de Toscane, Léopold, fort jeune aussi; d'où je conclus fort
bien, depuis lors, que tous les princes n'avaient entre eux qu'un seul
visage, et que toutes les cours n'étaient qu'une même antichambre.
Pendant mon séjour à Naples, j'eus recours une seconde fois à la ruse;
ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l'entremise de notre
ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur et de
continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite
intelligence, et le précepteur ne me causait jamais, non plus qu'à
eux, le moindre déplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait
besoin de s'entendre pour le logis, et de se mouvoir de concert, et
que le bonhomme était toujours irrésolu, changeant et temporiseur,
cette dépendance me blessait. Il fallut donc me résoudre à prier le
ministre d'écrire en ma faveur à Turin, pour y témoigner de ma bonne
conduite, et assurer que j'étais parfaitement en état de me diriger
moi-même et de voyager seul. La chose réussit à ma grande
satisfaction, et j'en contractai une vive reconnaissance envers le
ministre, qui, de son côté, m'ayant pris en affection, fut le premier
qui me mit dans la tête de me livrer désormais à l'étude de la
politique, pour entrer dans la carrière diplomatique. La proposition
me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes,
c'était la moins servile. Je tournai donc ma pensée de ce côté, sans
pour cela commencer aucune étude. Renfermant mon désir en moi-même, je
ne le communiquai à qui que ce fût; en attendant, je me bornai à tenir
en toute occasion une conduite régulière et décente, peut-être
au-dessus de mon âge. Mais en ceci mon naturel me servait mieux encore
que ma volonté. J'ai toujours eu de la gravité dans mes moeurs et dans
mes manières, sans hypocrisie toutefois, mettant de l'ordre, je le
dirais volontiers, dans le désordre même, et n'ayant presque jamais
failli qu'à bon escient.
«En attendant, je vivais en tout et partout inconnu à moi-même, ne me
croyant aucune capacité pour quoi que ce fût au monde, ne me sentant
de vocation décidée que pour cette mélancolie continuelle, ne goûtant
ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je désirais:
j'obéissais aveuglément à ma nature sans la connaître ni l'étudier en
rien. Plusieurs années après seulement, je m'aperçus que mon malheur
ne venait que du besoin, ou, pour mieux dire, de la nécessité de
sentir en même temps mon coeur occupé d'un noble amour, et ma pensée
d'une oeuvre élevée; chaque fois que l'une de ces deux choses m'a fait
défaut, je suis resté incapable de l'autre, dégoûté, ennuyé et
tourmenté au-delà de toute expression.
«Cependant, pour faire l'essai de ma nouvelle et pleine indépendance,
le carnaval à peine fini, je voulus absolument m'en aller seul à
Rome.»