Je m'empressai de croire tout cela, et, pendant deux ans du plus
prétentieux des ennuis, je n'ouvris pas d'autre livre que mes douze
volumes d'Alfieri. Je trouvais bien quelquefois que cette belle langue
italienne où le _si suona_ était bien rude et bien martelée, que cela
ne ressemblait guère ni à la délicieuse et claire harmonie du Tasse,
ni à l'amoureuse et rieuse mélodie de l'Arioste, ni à l'énergie
nationale, sensée et abondante de Machiavel; que cet effort continu de
l'écrivain, en tendant l'esprit du lecteur, lui donnait plus de peine
que de plaisir; que les banalités rhétoriciennes, quand on les
pressait bien dans la main, ne laissaient que des cailloux mal polis
dans l'esprit; que Dieu avait fait de la facilité la vraie grâce de
l'élocution, et que tout ce qui était difficile n'était pas réellement
beau. Mais, quand j'avouais ces scrupules aux Italiens lettrés, ils
étaient si infatués de leur grand déclamateur qu'ils me donnaient tort
à l'unanimité, et que, écrasé par leur enthousiasme, je me reprochais
d'avoir froid avec ce Vésuve dans ma poche, qui aurait dû fondre
toutes les neiges. La vraie raison, c'est que je n'étais pas du pays,
et que la mode du temps ne m'avait pas plié suffisamment à cet
enthousiasme de convention.