Moi-même, n'ayant à cette époque d'autre littérature et d'autre
opinion que l'opinion et la littérature banales, j'achetai à Paris,
chez le grand Didot, la fameuse édition en douze volumes des
déclamations classiques, appelées tragédies, une édition aussi de la
vie amoureuse d'Alfieri, et je m'obstinai à m'en nourrir pendant trois
ou quatre ans comme d'un évangile tragique, malgré le mortel ennui
que je prenais candidement alors pour un effet du génie. J'excepte ses
mémoires, dans lesquels ce Jean-Jacques Rousseau gentilhomme raconte
d'abord des obscénités très-sales, puis des amours très-intéressantes
avec une amante royale, enlevée un peu scandaleusement à son vieil
époux, le prétendant à la couronne d'Angleterre. J'étais de bonne foi
comme un enfant à qui on a dit tout bas: «Admire cet immense génie,
encore peu connu ou pas connu du tout dans ce monde des lettrés que tu
viens de feuilleter pendant tes études; c'est un grand homme tout
entier, c'est un Italien du temps de Machiavel, c'est un Romain du
temps de Tacite! C'est un citoyen passionné pour l'antique liberté que
la Providence des nations vient de faire revivre à Turin, pour donner
le ton aux murmures confus du Piémont abâtardi sous ses rois et sous
ses prêtres! C'est le poëte du civisme! C'est un Lucain! Un héros, la
lyre à la main, qui chante comme Achille et qui combattrait comme lui.
Il fallait un grand citoyen au monde pour le régénérer en le charmant;
le voilà! prends et lis! Et de plus c'est un mystère, on n'en parle
qu'à demi-voix, parce que la langue toscane imitée des vieux Toscans,
rude et tendue comme du vandale, et forcée comme par des tenailles,
est inconnue aux Italiens eux-mêmes, en sorte que cet homme réunit en
lui tous les prestiges, l'inconnu, l'antique, la vigueur masculine des
écrivains du seizième siècle: un Tacite en vers du dix-huitième!
Qu'est-ce que Boccace, Machiavel, l'Arioste, le Tasse, à côté de ce
chevalier de la liberté sous sa cuirasse de fer? Qu'est-ce que Racine,
Voltaire, Rousseau, et tous nos Français efféminés et plagiaires,
auprès de ce Sénèque retrouvé pour faire rougir les peuples de leur
servitude, et pour faire trembler les tyrans de leur audace?»