Le fait est que les Italiens de 1812, honteux de n'avoir participé que
d'esprit au grand drame français et européen de la révolution
française, avaient résolu d'avoir dans un seul homme un grandissime
poëte et un grandissime citoyen. C'était, si vous voulez, une lubie
nationale (bien que l'étoffe ne manque pas pour les grands hommes dans
ce pays de toutes les grandeurs); c'était un caprice héroïque et
poétique: mais le caprice était universel et sincère, par conséquent
jusqu'à un certain point respectable. L'Angleterre avait eu
Shakespeare, la France Corneille, l'Allemagne Goethe et Schiller, ces
frères jumeaux de la scène: pourquoi donc l'Italie moderne, dont le
génie et la langue valent bien la langue et le génie de l'Angleterre,
de l'Allemagne et de la France, n'aurait-elle que des rimeurs de
_sonnets_? Non, il lui fallait un tragique, un tragique digne d'elle,
un tragique aussi riche d'imagination que Shakespeare, aussi grandiose
et aussi forcené que Corneille, aussi surnaturel que Goethe, aussi
tendre que Schiller, et de plus il fallait que toutes ces supériorités
de poëte se rencontrassent confondues avec une supériorité de
caractère et de volonté, que cet homme à la fois littéraire et
politique allumât la torche de ses actions à l'étincelle de son génie,
et fît glorieusement agir l'Italie après l'avoir fascinée!
Ils cherchèrent de toute part l'homme vrai ou imaginaire qui pouvait
représenter ce rôle chez eux, et, après avoir vainement cherché dans
toutes les capitales de l'Ausonie, ils finirent par porter les yeux
sur le gentilhomme piémontais Vittorio Alfieri, qui ne demandait pas
mieux que de faire à Turin et que de se faire à lui-même l'illusion
d'un grand tragique et d'un grand citoyen. Cela fait, il n'y eut plus
d'hésitation, car les peuples tiennent plus à ce qu'ils imaginent qu'à
ce qu'ils possèdent. La preuve en est que tous les vrais grands hommes
sont persécutés, et que tous les sophistes font des fanatiques de
leurs sophismes.
Or voici ce que c'était que Vittorio Alfieri. Écoutez-moi bien: je
vais vous raconter ici la partie intéressante de sa vie, d'après
lui-même, d'après ses amis, d'après sa maîtresse, d'après son
successeur dans le coeur de cette femme. Je ne l'ai pas connu
personnellement, lui, mais j'ai connu très-intimement ses parents; son
neveu, homme distingué, président du sénat à Turin; ses commensaux de
tous les soirs à Florence; la comtesse d'Albany, son idole; sa
chambre, vide à peine; sa bibliothèque, pleine encore de volumes grecs
ouverts sur sa table. Quand j'entrai chez lui, son lit de mort était,
pour ainsi dire, encore chaud, et il venait d'être emporté sous son
pesant mausolée à Santa-Croce, dans une société de morts
très-supérieurs à lui: Michel-Ange, Machiavel, et, je crois, Galilée!