L'instabilité des opinions humaines est telle qu'il y a des
enthousiasmes de circonstance et des modes dans la postérité.
N'avons-nous pas vu récemment renaître et remourir la mode de Dante,
très-grand mais très-barbare poëte du moyen âge de l'Italie, et placer
son illisible poëme épique à mille piques au-dessus des poëmes,
aujourd'hui avilis, du Tasse, de l'Arioste et de Pétrarque, ces trois
royautés légitimes de l'art italien? Si nous parcourions les
différents pays de l'Europe, nous trouverions partout le même
phénomène du caprice des critiques. J'en suis moi-même un exemple. Je
ne crains pas de l'avouer aujourd'hui.
Quand je sortis des colléges, et que mes parents, pour me
perfectionner dans les arts et dans les lettres, me firent voyager, le
poëte piémontais Alfieri venait de mourir. Son amie, dont nous allons
beaucoup vous parler, venait de lui faire élever un lourd et assez
plat monument funéraire à côté des tombeaux de Machiavel et de
Michel-Ange (ces vrais grands hommes!) dans l'église de Santa-Croce à
Florence. Canova, manquant de souffle, de force et de grâce cette
fois, lui avait prêté son ciseau, mais non son génie; un socle, gros
comme la terre, pour offrir un champ assez vaste à la longueur des
épitaphes, porte une statue colossale de l'Italie drapée, qui se
penche et qui pleure sur le médaillon exigu de son faux grand homme.
En un mot, Alfieri venait d'entrer dans l'immortalité sous les
auspices des Piémontais, qui avaient besoin d'un citoyen et d'un
poëte; et, comme l'amour est indispensable en Italie pour un grand
homme, témoin Béatrice pour Dante, Léonore pour le Tasse, Laure pour
Pétrarque, la comtesse d'Albany, épouse peu fidèle du dernier des
Stuarts, et amante peu constante d'Alfieri, avait consenti à ce que
son nom royal décorât le mausolée. Elle voulut bien passer pour
Béatrice, qui n'avait que dix ans quand Dante l'entrevit, pour
Léonore, qui était douairière quand Tasse lui récita ses strophes
épiques, et pour Laure, qui eut douze enfants en attendant le chaste
Pétrarque.