On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre désormais de ses
préférences politiques, avait nourri l'espérance d'être appelé au rôle
de gouverneur du Prince impérial. On a attribué à cette arrière-pensée
sa présence à Compiègne pendant les fêtes de l'empire. L'année
dernière, il n'était pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas à
un rôle historique. Je lui en parlai un jour chez moi, tête à tête,
sans approbation ni blâme. Il ne nia ni ne confirma ce bruit; il me
jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait à ce sujet aucune
ouverture. J'ignore sa pensée secrète à cet égard; le rôle était
grand, et il était libre.
Ses opinions politiques étaient au fond monarchiques, mais ses moeurs,
aristocratiques avant tout. La monarchie légitime pour le pays, pour
lui une belle carrière militaire couronnée par une haute dignité et
un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'était l'idéal
de sa vie. 1830 avait tout renversé en lui. Il m'avait su gré de
m'être retiré alors et d'avoir sacrifié toute ambition à l'honneur de
mes affections.
Quand 1848 m'appela sur une autre scène inattendue, il ne me blâma
pas, il me calomnia encore moins; il ne cessa pas d'être à mes côtés
pour me donner applaudissement, courage et conseil.--«Vous faites, me
disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux à faire: la république
actuellement peut seule nous réunir et nous sauver. Marchez et
combattez les excès, la France est avec vous!»