Quand j'eus fini mon rôle, il quitta lui-même Paris et se retira
quatre ans de suite dans sa retraite féodale de Touraine, mettant les
forêts entre lui et le tumulte menaçant des élections, des ambitions,
des dissensions civiles qui nous menacèrent tous. Il ne revint à Paris
qu'après le coup d'État qu'il ne m'appartient pas de caractériser
aujourd'hui. La monarchie de ses pères écartée, il ne lui restait que
l'empire. Il était trop honnête homme et trop patriote pour chercher
dans le socialisme un appui ou une vengeance. Il se repentait de
l'avoir flatté et encouragé littérairement dans _Chatterton, ce toast
de vin de Champagne, au dessert d'une utopie mal conçue et
malfaisante_; il le redoutait pour la société comme la mort.
République comme moi, empire comme Napoléon, celui qui le délivrerait
de ce cauchemar des prolétaires était son idole. Il voulait un sauveur
à tout prix, même au prix du parlementarisme, qu'il n'estimait pas
plus que moi. Son honneur ne lui imposait pas les mêmes réserves. Il
ne cacha point ses inclinations vers l'empire.
Il avait connu à Londres le jeune Napoléon sans lui donner ni
encouragement ni promesses. Il ne voulait pas lui-même placer un
obstacle de plus sur la route d'une restauration que son père avait
ramenée de l'exil. Il se conduisit en homme d'honneur, et resta
neutre entre la fortune possible et sa fortune arriérée. À son retour,
le coup d'État avait prononcé; il se décida pour Napoléon. C'était le
sauveur pour lui: il ne protesta pas contre ce qu'il appelait le
salut. Il se déclara impérialiste modéré; cela ne l'empêcha pas de me
voir, et cela ne m'empêcha pas de l'aimer. J'avais vu d'assez haut les
choses pour ne pas accuser légèrement les hommes. Nous avions été amis
depuis le premier jour, nous devions l'être jusqu'au dernier! Nous le
fûmes. De grandes catastrophes venant de me frapper, je quittai Paris
en m'informant de lui et en lui envoyant mes adieux. J'appris qu'il
était mieux, et peu de jours après je lus la nouvelle de sa belle et
douce mort dans les journaux. _Nulli flebilior!_
Que la France se souvienne qu'elle a perdu en lui un grand écrivain,
un grand homme de bien, mais surtout le plus galant homme du siècle.
Adieu, mon cher Vigny! vous voilà arrivé, quoique plus jeune que moi,
devant Celui qui nous crée et qui nous juge, dans ce monde où toutes
nos petites passions meurent avant nous, où nous ne serons appréciés
ni par nos amis ni par nos ennemis, mais sur le type éternel du bien
ou du mal que nous avons fait! Vous n'avez fait que du bien! Je vous
tends la main d'ici-bas, tendez-moi la vôtre de là-haut. Il n'y a plus
d'hommes où vous êtes, il n'y a que l'Être infiniment bon. Vous êtes
bon, allez à lui!