Pendant que je me suis trouvé, malgré moi, presque dictateur en
France, et chargé de fonder de bonne foi le gouvernement républicain
de mon pays, je me suis presque tous les jours posé cette redoutable
question: «Faut-il dissoudre l'armée (ce qui nous était possible)? et,
une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle préserve à la
fois le territoire et la liberté?»
Ma première pensée fut, non pas de la réduire, c'eût été trahir la
patrie, mais de la faire plus départementale que nationale, c'est-à-dire
de la diviser organiquement en quelques grands corps recrutés dans
certaines zones départementales du pays, y résidant toujours sous
l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de généraux
pris, autant que possible, dans les mêmes provinces, de peur que
l'ascendant naturel d'un _Auguste_ popularisé par le nom de _César_ ne
pût disposer de l'armée entière et rétablir l'empire, oeuvre des
soldats, au lieu de la république ou de la monarchie tempérée, oeuvre
des citoyens.--Les raisons que je me donnais à moi-même pour cette
organisation de nos forces étaient puissantes. Une considération
m'arrêta: je savais bien que le parti républicain extrême, tout-puissant
alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisément dans les
conseils. Mais que devenait l'unité de l'armée? Et sans l'unité que
devenaient la force et la discipline?--J'y renonçai avec regret, et je
préférai consciencieusement laisser courir à la France les _hasards
césariens_, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'armée,
et qui ne laissaient qu'une troisième chose en souffrance, la liberté
intérieure. Ai-je bien ou mal raisonné? Le temps nous le dira.