IV.

L'armée française est un mystère pour un pays qui doit être fort et

qui veut être libre. Fort? c'est être _un_. Libre? c'est être

délibérant: entre ces deux mots qui expriment la _France_, il y a

opposition organique. On ne peut être à la fois discipliné comme un

couvent et libre comme un sénat. Il faut un terme qui concilie ces

deux nécessités de notre territoire et de notre caractère. Nécessité

d'être fort, prêt à tout, dans une nation _méditerranéenne_,

circonscrite par _trois millions_ de soldats ou de matelots, aux

ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en

Europe, à toute heure: qui peut nier cette évidence? C'est un fait;

nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donné la

France ainsi constituée. Toutes les constitutions, toutes les

déclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de

gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus

libres subiront toujours la dictature de leur situation géographique;

de là, la nécessité d'être _un_, pour prendre les armes à propos et

vite, et pour agir et réagir, soit pour la guerre offensive, soit pour

la guerre défensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La

loi exceptionnelle à toutes les lois, la loi militaire ou la

_discipline_, est donc la loi, la loi la plus sacrée parce qu'elle est

la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la _servitude_

volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui

fait les hommes délibérants et libres. Cette loi du caractère français

ne vient qu'après, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations

perpétuelles entre la _servitude_ nécessaire et la liberté impossible

n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'armée

et l'âme révolutionnaire de la nation.

Je pourrais ajouter ici ce qui a échappé à M. de Vigny, c'est que

l'armée forte et dictatoriale de la France lui est aussi énergiquement

commandée, depuis quelques années, pour les garanties intérieures de

la société industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une

nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers,

trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation où deux ou

trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables,

facilement émus, ou séditieux, peuvent être tous les jours, par

l'industrie nouvelle des chemins de fer, transportés en masse

désordonnée dans cette capitale ou sur un point quelconque du

territoire, pour y imposer leur volonté indisciplinée, souveraine,

irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une armée nombreuse,

puissante, obéissante, pour contre-balancer cette foule du _mont

Aventin_. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement

déplacée, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentané et

discipliné de l'armée, nous aurions à perpétuité l'esclavage cent fois

pire du prolétaire, l'armée des factions, des passions, des

insurrections, le mal sans remède, la fin turbulente des sociétés, le

désordre à domicile.

C'est ce que le bon sens français a merveilleusement compris en 1793,

en 1830, en 1848 surtout.

Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'armée et

ses généraux se sont ralliés comme un seul homme à la république qui

leur répugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne

connaissaient pas, même de nom. L'armée d'Alger, de _quatre-vingt

mille hommes_, sous les ordres directs des princes de la maison

d'Orléans, n'a pas même eu une hésitation d'une heure. Elle a remis

son épée au premier commissaire nommé par nous, et a laissé partir

avec regret, mais avec dignité, ses princes. Elle avait cependant beau

jeu pour leur rester fidèle; réunie en masses, debout sur un sol

séparé de nous par la mer, elle n'avait qu'à se grouper sous son

drapeau et défier, l'arme à la main, nos envoyés et nos escadres;

c'était la longue impunité de la sédition militaire!

En France, avant que la fumée du coup de feu du matin entre l'armée du

roi et les combattants du peuple fût dissipée, le général Bugeaud,

déjà soumis par la discipline et le patriotisme à la cause qu'il

combattait quelques heures plus tôt, m'écrivait pour me dire qu'il se

retirait dans ses foyers, mais que, le jour où l'on aurait besoin de

lui pour la patrie, il était à la république. Je lui répondais que je

comptais sur lui pour commander l'armée du Rhin. Le général Cavaignac,

influencé par une lettre de sa mère, inspirée par moi, qui l'avait

sollicité au nom du pays, partait trois mois après d'Alger, et venait

accepter de nos mains le commandement de l'armée que nous avions un

moment écartée de Paris pour éviter la corruption ou les rixes, mais

que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour défendre la

société menacée. Le général Subervie, brave soldat et brave citoyen

mal récompensé et calomnié par des ambitions obscures, prenait le

ministère de la guerre; La Moricière, le bras en écharpe d'une balle

du peuple, venait à l'Hôtel-de-Ville quatre heures après le combat et

prenait le commandement de Paris; le général Pélissier, le

commandement des vingt mille hommes de _gardes mobiles_, évoqués dans

la nuit par moi-même pour opposer en eux à la force désordonnée de la

révolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de même.

Vous n'auriez pas trouvé dans l'état-major de la république, armée ou

flotte, un nom qui ne fût pas la veille dans l'état-major de la

royauté; pas un chef, pas un régiment, ne firent défaut à la patrie.

Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus

périlleux; ils étaient la France. Notre désir était la paix d'abord

pour ne pas donner deux accès de fièvre à l'Europe à la fois. Mais,

grâce à l'armée, reportée par nous à cinq cent mille hommes, nous

étions prêts à la guerre comme à la paix. L'honneur en revient à M.

Garnier-Pagès et à M. Duclerc, ces deux économes de la patrie, ces

Colbert et ces Louvois de la république, qui surent réveiller

courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent

lui-même en le forçant à acheter du fer.

En trois mois, l'armée, entraînée par la nation, couvrait la France à

Paris et partout. Voilà l'instinct des peuples, voilà la loi des lois,

l'unité de l'armée et sa discipline.

On me dira avec raison: «Mais cette loi, en sauvant le sol de

l'étranger, compromit la liberté des citoyens à l'intérieur.» C'est

vrai; je n'ai rien à répondre, de tristes événements confirmeraient

l'objection. Un avantage est toujours balancé par un danger, ce danger

est aussi évident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il

mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il

mieux que cette race s'expose de temps en temps à perdre sa liberté

par une dictature de son armée? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre

désarmés devant l'Europe ou désarmés devant soi-même? Que le

patriotisme, la première vertu des nations, réponde.

D'ailleurs le joug de l'armée se brise et rend la liberté relative au

peuple après une éclipse d'une certaine durée; rien n'est éternel,

surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grâce à l'armée. Il

n'y a donc pas à hésiter entre les services et les dangers de l'armée

en France. S'il faut que quelque chose soit exposé, il vaut

indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France

que la France elle-même.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 220 / 254 题