L'armée française est un mystère pour un pays qui doit être fort et
qui veut être libre. Fort? c'est être _un_. Libre? c'est être
délibérant: entre ces deux mots qui expriment la _France_, il y a
opposition organique. On ne peut être à la fois discipliné comme un
couvent et libre comme un sénat. Il faut un terme qui concilie ces
deux nécessités de notre territoire et de notre caractère. Nécessité
d'être fort, prêt à tout, dans une nation _méditerranéenne_,
circonscrite par _trois millions_ de soldats ou de matelots, aux
ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en
Europe, à toute heure: qui peut nier cette évidence? C'est un fait;
nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donné la
France ainsi constituée. Toutes les constitutions, toutes les
déclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de
gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus
libres subiront toujours la dictature de leur situation géographique;
de là, la nécessité d'être _un_, pour prendre les armes à propos et
vite, et pour agir et réagir, soit pour la guerre offensive, soit pour
la guerre défensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La
loi exceptionnelle à toutes les lois, la loi militaire ou la
_discipline_, est donc la loi, la loi la plus sacrée parce qu'elle est
la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la _servitude_
volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui
fait les hommes délibérants et libres. Cette loi du caractère français
ne vient qu'après, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations
perpétuelles entre la _servitude_ nécessaire et la liberté impossible
n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'armée
et l'âme révolutionnaire de la nation.
Je pourrais ajouter ici ce qui a échappé à M. de Vigny, c'est que
l'armée forte et dictatoriale de la France lui est aussi énergiquement
commandée, depuis quelques années, pour les garanties intérieures de
la société industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une
nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers,
trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation où deux ou
trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables,
facilement émus, ou séditieux, peuvent être tous les jours, par
l'industrie nouvelle des chemins de fer, transportés en masse
désordonnée dans cette capitale ou sur un point quelconque du
territoire, pour y imposer leur volonté indisciplinée, souveraine,
irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une armée nombreuse,
puissante, obéissante, pour contre-balancer cette foule du _mont
Aventin_. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement
déplacée, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentané et
discipliné de l'armée, nous aurions à perpétuité l'esclavage cent fois
pire du prolétaire, l'armée des factions, des passions, des
insurrections, le mal sans remède, la fin turbulente des sociétés, le
désordre à domicile.
C'est ce que le bon sens français a merveilleusement compris en 1793,
en 1830, en 1848 surtout.
Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'armée et
ses généraux se sont ralliés comme un seul homme à la république qui
leur répugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne
connaissaient pas, même de nom. L'armée d'Alger, de _quatre-vingt
mille hommes_, sous les ordres directs des princes de la maison
d'Orléans, n'a pas même eu une hésitation d'une heure. Elle a remis
son épée au premier commissaire nommé par nous, et a laissé partir
avec regret, mais avec dignité, ses princes. Elle avait cependant beau
jeu pour leur rester fidèle; réunie en masses, debout sur un sol
séparé de nous par la mer, elle n'avait qu'à se grouper sous son
drapeau et défier, l'arme à la main, nos envoyés et nos escadres;
c'était la longue impunité de la sédition militaire!
En France, avant que la fumée du coup de feu du matin entre l'armée du
roi et les combattants du peuple fût dissipée, le général Bugeaud,
déjà soumis par la discipline et le patriotisme à la cause qu'il
combattait quelques heures plus tôt, m'écrivait pour me dire qu'il se
retirait dans ses foyers, mais que, le jour où l'on aurait besoin de
lui pour la patrie, il était à la république. Je lui répondais que je
comptais sur lui pour commander l'armée du Rhin. Le général Cavaignac,
influencé par une lettre de sa mère, inspirée par moi, qui l'avait
sollicité au nom du pays, partait trois mois après d'Alger, et venait
accepter de nos mains le commandement de l'armée que nous avions un
moment écartée de Paris pour éviter la corruption ou les rixes, mais
que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour défendre la
société menacée. Le général Subervie, brave soldat et brave citoyen
mal récompensé et calomnié par des ambitions obscures, prenait le
ministère de la guerre; La Moricière, le bras en écharpe d'une balle
du peuple, venait à l'Hôtel-de-Ville quatre heures après le combat et
prenait le commandement de Paris; le général Pélissier, le
commandement des vingt mille hommes de _gardes mobiles_, évoqués dans
la nuit par moi-même pour opposer en eux à la force désordonnée de la
révolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de même.
Vous n'auriez pas trouvé dans l'état-major de la république, armée ou
flotte, un nom qui ne fût pas la veille dans l'état-major de la
royauté; pas un chef, pas un régiment, ne firent défaut à la patrie.
Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus
périlleux; ils étaient la France. Notre désir était la paix d'abord
pour ne pas donner deux accès de fièvre à l'Europe à la fois. Mais,
grâce à l'armée, reportée par nous à cinq cent mille hommes, nous
étions prêts à la guerre comme à la paix. L'honneur en revient à M.
Garnier-Pagès et à M. Duclerc, ces deux économes de la patrie, ces
Colbert et ces Louvois de la république, qui surent réveiller
courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent
lui-même en le forçant à acheter du fer.
En trois mois, l'armée, entraînée par la nation, couvrait la France à
Paris et partout. Voilà l'instinct des peuples, voilà la loi des lois,
l'unité de l'armée et sa discipline.
On me dira avec raison: «Mais cette loi, en sauvant le sol de
l'étranger, compromit la liberté des citoyens à l'intérieur.» C'est
vrai; je n'ai rien à répondre, de tristes événements confirmeraient
l'objection. Un avantage est toujours balancé par un danger, ce danger
est aussi évident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il
mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il
mieux que cette race s'expose de temps en temps à perdre sa liberté
par une dictature de son armée? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre
désarmés devant l'Europe ou désarmés devant soi-même? Que le
patriotisme, la première vertu des nations, réponde.
D'ailleurs le joug de l'armée se brise et rend la liberté relative au
peuple après une éclipse d'une certaine durée; rien n'est éternel,
surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grâce à l'armée. Il
n'y a donc pas à hésiter entre les services et les dangers de l'armée
en France. S'il faut que quelque chose soit exposé, il vaut
indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France
que la France elle-même.