Le père d'Alfred de Vigny avait émigré. Il ne rentra en France avec
les Bourbons qu'en 1814; il était, comme son fils unique le fut plus
tard, officier d'infanterie et chevalier de Saint-Louis. Il se logea à
Paris, dans une modeste maison, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face
du palais actuel de l'Élysée, où j'ai eu moi-même mon appartement en
1848. Homme d'un esprit littéraire, il s'y lia avec Émile Deschamps et
avec son frère, également lettrés, qui logeaient dans le voisinage. Il
mourut en 1821, dans ce même appartement qui avait servi d'asile à son
retour des pays étrangers. Les rudes fatigues et la guerre de
l'émigration, qui lui avaient infligé leurs traces et qui l'avaient
courbé en deux avant l'âge, n'enlevaient rien, non plus que la
modicité de ses ressources, à la bonté, à l'enjouement, à la grâce de
son humeur. Il avait épousé, vers la fin de la révolution, une jeune
personne d'une haute distinction, fille de l'amiral marquis de
Baraudin, cousin de l'illustre Bougainville.
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Cette mère, aussi ferme d'esprit que tendre de coeur, se dévoua tout
entière à son fils unique, après la mort de son mari. Ce n'était pas
seulement son enfant, c'était son image. M. de Vigny ne la quitta
jamais. C'est d'elle qu'il prit, avec ses beaux cheveux blonds, cette
angélique douceur, cette fierté chevaleresque et ce dégoût du cynisme
démocratique qui faisait de lui un aristocrate. «Nous avons élevé cet
enfant pour le roi,» écrivait madame la comtesse de Vigny, en 1814, au
ministre de la guerre, en lui demandant la faveur d'admettre son fils
dans les gendarmes de la Maison-Rouge, corps de noblesse qui, avec les
_gardes du corps_ et les mousquetaires, donnait le rang d'officier aux
fils de l'aristocratie déshéritée et un appointement de
sous-lieutenant dans l'armée. Ce fut la même année et le même mois où
j'entrai, aux mêmes conditions et au même titre, dans les gardes du
corps. Fils de la guerre et de la fidélité, Vigny aimait d'origine
l'une et l'autre. Il se conduisit, le 20 mars 1815, comme aurait fait
son père. Il accompagna, à cheval, le roi et les princes jusqu'à
Béthune; fut licencié avec nous, le 31 décembre de la même année,
après le retour du roi, qui fit le sacrifice de ces corps privilégiés
à sa réconciliation avec l'armée de Bonaparte; il entra, comme
sous-lieutenant d'abord, dans la légion de Seine-et-Oise, et un an
après avec le même grade dans la garde royale, au 5e régiment
d'infanterie: devenu capitaine après treize ans de service, sa faible
constitution le fit mettre au traitement de réforme. Ses camarades et
le ministre de la guerre le regrettèrent comme un officier de grande
espérance, qui serait parvenu, avec le temps et la guerre, aux
premiers emplois de l'armée.