Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa
bouche; ses lèvres, rarement fermées, avaient le pli habituel d'un
sourire en songe; son menton solide était carrément dessiné; il
portait bien l'ovale, ni trop fermé, ni trop ouvert, de sa figure. Son
teint avait conservé jusque sous l'impression de sa maladie, douce
quoique mortelle, la fraîcheur et la blancheur rose de celui d'une
vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix
avait le timbre grave et égal d'un esprit qui parle de haut aux
hommes; je n'ai jamais entendu la plus légère altération dans cette
voix: il eût été l'orateur d'un autre monde, parlant à celui-ci. Sa
main était très-belle; ses dix doigts, réunis et collés ensemble,
s'étendaient avec un mouvement régulier et calme vers son
interlocuteur, comme dans la démonstration la plus pacifique: ce geste
de vieillard portait la conviction, jamais la colère, dans l'âme de
ceux qui l'écoutaient; c'était le geste de la conviction. Il écoutait
peu la réponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement
du groupe et il se taisait. Sa taille n'était ni petite ni haute, mais
admirablement proportionnée; telle à vingt ans, telle à cinquante: le
temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matière n'avait rien à
faire avec cette nature éthérée et immuable; tempérament du bonheur
inaltérable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait
par le sang-froid de son caractère; elles n'étaient pour lui que les
tentations de la vie éprouvées en silence, parce qu'elles ne
demandaient rien à la vanité, mais qu'elles étaient toutes discrètes
comme l'amitié, mystérieuses comme l'amour.
Tel était l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur
d'être lié, depuis le jour où il répandit son nom dans le monde,
jusqu'à aujourd'hui où je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni
une ivresse ni une déception, même aux jours les plus orageux de mon
existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa
raison. Mes passions m'ont toujours laissé la justice, et à lui son
indulgence. Entre cette raison d'un côté et cette indulgence de
l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime réciproque
et la mutuelle amitié?