Peu de jours avant celui qui était fixé pour son triomphe poétique, le
Tasse reçut du pape une pension viagère de deux cents écus romains, et
le duc d'Avellino, contre qui il plaidait à Naples, lui fit offrir,
outre deux mille ducats de rente, une somme considérable en argent
comptant, pour le désintéresser dans le procès. Mais, comme si la
fortune n'avait voulu lui sourire, comme la gloire, que d'un sourire
de dérision, quand il ne pourrait plus jouir ni de ses biens ni de sa
renommée, le printemps, ces _ides_ de mars des hommes d'imagination,
redoubla ses langueurs de corps et ses agitations d'esprit.
Il supplia le cardinal Cinthio de lui permettre de quitter ses
appartements trop bruyants et trop pompeux du Vatican, pour aller
habiter l'humble monastère de Saint-Onufrio, sorte d'ermitage au
sommet d'une colline élevée et silencieuse à Rome (le mont Janicule).
Le cardinal lui prêta sa voiture, deux domestiques de sa maison pour
le conduire dans cette retraite, et envoya un de ses gentilshommes
annoncer au prieur du couvent et à ses religieux l'hôte illustre
qu'ils allaient recevoir.
Au moment où la voiture du cardinal montait la rampe rapide de
Saint-Onufrio, un orage de foudre, de grêle et de pluie éclatait sur
la ville et fit craindre aux religieux que les mules épouvantées ne
précipitassent la voiture sur la pente escarpée de la colline. Le
prieur et les frères, debout sur le seuil, reçurent le poëte, et
pressentirent à sa maigreur, à sa faiblesse et à sa pâleur, qu'il ne
sortirait de leur hospitalité que pour l'hospitalité du sépulcre. Ils
l'accueillirent en homme dont la vie ou la mort devait également
porter un éternel honneur à leur maison. Ils le logèrent dans une
cellule d'où le regard s'étendait sur le solennel et poétique horizon
de Rome; ils lui prodiguèrent les respects, les pitiés, les soins
qu'on doit à un hôte presque divin, qui emprunte votre toit pour
retourner au ciel d'où il est descendu.
Le Tasse ne se fit aucune illusion sur son état; il écrivit, le
lendemain de son installation à Saint-Onufrio, une touchante lettre à
son ami Constantin. Nous la traduisons comme la dernière parole
échappée de son coeur.
«Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son
Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie
approche d'heure en heure; aucun médicament ne calme le mal qui s'est
joint à tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent,
je me sens entraîné sans pouvoir opposer ni résistance ni obstacle à
son cours. Il ne me convient plus, dans un tel état, de parler de ma
mauvaise fortune obstinée, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde
qui a remporté sa victoire en me conduisant indigent à ma tombe,
tandis que j'avais toujours espéré que cette gloire (quelque chose que
soit la gloire) que mon siècle va tirer de mes écrits ne m'aurait pas
laissé mourir sans récompense.
«J'ai demandé à être transporté au monastère de Saint-Onufrio, non pas
seulement parce que l'air, au jugement des médecins, y est le plus pur
de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu élevé, et
grâce aux dévots religieux de ce couvent, y commencer de plus près mon
entretien avec le ciel.
«Priez Dieu pour moi, et soyez assuré que, de même que je vous ai
toujours chéri et honoré dans le présent, maintenant, dans cette vie
plus réelle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me
sera inspiré par la plus tendre et la plus parfaite charité du coeur;
et dans ces sentiments je recommande vous et moi à la divine
miséricorde.
«De Rome, au couvent de Saint-Onufrio.»