XXIII.

Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la

fièvre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourèrent ses

derniers moments. Les médecins du cardinal Cinthio et ceux du pape,

qui le visitaient, lui annoncèrent enfin que leur art était sans

ressource contre son mal, et qu'il fallait se préparer aux derniers

adieux. Il reçut cet arrêt comme une délivrance, éleva les mains au

ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses

éternelles. La foi était si jeune et si vive en ce siècle à Rome,

qu'aucun doute n'en altérait la sécurité, et qu'on passait de cette

vie à l'autre, comme si du sein des ténèbres mortelles on eût vu luire

les splendeurs visibles du ciel chrétien. Le Tasse se confessa avec

larmes, et fut descendu sur les bras des frères de Saint-Onufrio dans

la chapelle, pour y recevoir, sur les lèvres, le corps transfiguré de

ce Christ dont il avait été le poëte. On le rapporta anéanti de

faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio,

apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle

le pape la bénédiction et l'indulgence plénière qui remet tous les

péchés aux mourants par la main du vicaire du Christ. «Le pape,» dit

un témoin oculaire, «soupira et plaignit amèrement la destinée d'un si

grand homme, enlevé avant le temps à l'Italie et à sa gloire; il

accorda à son neveu tout ce qui lui était demandé pour sa

consolation.»

Cinthio accourut à Saint-Onufrio apporter lui-même à son ami cette

suprême faveur de son oncle. Le Tasse la reçut comme il aurait reçu de

son Créateur lui-même son assurance de béatitude éternelle. «Voilà,»

s'écria-t-il en joignant les mains, «voilà le char triomphal sur

lequel je désire être couronné, non pas du laurier du poëte, mais de

la gloire des saints dans le ciel!»

À l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au

cardinal Cinthio de réunir, autant que cela lui serait possible, tous

ses écrits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les

ornements profanes et les voluptueux épisodes dont il avait embelli

ses poëmes ne fussent indignes des célestes vérités qu'il avait voulu

chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une exécution

impossible, puisque vingt éditions et des traductions sans nombre

avaient déjà répandu ses chants dans la mémoire des hommes. Mais le

Tasse, après ce sacrifice qu'il crut consommé, s'endormit avec

confiance au murmure des psaumes du poëte couronné que le cardinal son

ami, le prieur et deux frères du couvent, récitaient à haute voix

auprès de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le

murmure d'un hymne du poëte: _In manus tuas, Domine, commendo spiritum

meum_, balbutia-t-il en rouvrant les yeux à l'aurore du vingt-sixième

jour d'avril; et il expira.

Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne

voulut pas que ce grand homme quittât la terre autrement que dans le

triomphe qui lui était dû; il posa lui-même la couronne de laurier sur

le front du mort, il revêtit le cadavre de la magnifique toge romaine

qui lui était destinée, et il fit accomplir le couronnement posthume

au Capitole, avec tout l'appareil préparé, depuis si longtemps, pour

cette cérémonie. L'amitié de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que

l'amour avait fait pour Inès. La ville entière assista à ce triomphe

de la poésie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en

effet, n'avait préparé aux poëtes futurs une plus saisissante et plus

éternelle image de la déception des pensées humaines, que dans ce

triomphe où le triomphateur n'assistait que mort à sa victoire, et où

la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le

front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu'à un tombeau!

Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funéraire

dessinèrent et sculptèrent à l'envi ce visage maigre, pâle, osseux,

creusé par le doigt de la mort aux tempes, les yeux éteints sous les

lourdes paupières, les lèvres scellées par l'éternel silence, et le

front chauve couronné d'un funèbre laurier. C'est le portrait le plus

répandu du Tasse dans tous les musées d'Italie. On y retrouve, hélas!

jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquité des

traits du visage, qui rappelle la démence luttant avec le génie.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 72 / 254 题