Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la
fièvre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourèrent ses
derniers moments. Les médecins du cardinal Cinthio et ceux du pape,
qui le visitaient, lui annoncèrent enfin que leur art était sans
ressource contre son mal, et qu'il fallait se préparer aux derniers
adieux. Il reçut cet arrêt comme une délivrance, éleva les mains au
ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses
éternelles. La foi était si jeune et si vive en ce siècle à Rome,
qu'aucun doute n'en altérait la sécurité, et qu'on passait de cette
vie à l'autre, comme si du sein des ténèbres mortelles on eût vu luire
les splendeurs visibles du ciel chrétien. Le Tasse se confessa avec
larmes, et fut descendu sur les bras des frères de Saint-Onufrio dans
la chapelle, pour y recevoir, sur les lèvres, le corps transfiguré de
ce Christ dont il avait été le poëte. On le rapporta anéanti de
faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio,
apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle
le pape la bénédiction et l'indulgence plénière qui remet tous les
péchés aux mourants par la main du vicaire du Christ. «Le pape,» dit
un témoin oculaire, «soupira et plaignit amèrement la destinée d'un si
grand homme, enlevé avant le temps à l'Italie et à sa gloire; il
accorda à son neveu tout ce qui lui était demandé pour sa
consolation.»
Cinthio accourut à Saint-Onufrio apporter lui-même à son ami cette
suprême faveur de son oncle. Le Tasse la reçut comme il aurait reçu de
son Créateur lui-même son assurance de béatitude éternelle. «Voilà,»
s'écria-t-il en joignant les mains, «voilà le char triomphal sur
lequel je désire être couronné, non pas du laurier du poëte, mais de
la gloire des saints dans le ciel!»
À l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au
cardinal Cinthio de réunir, autant que cela lui serait possible, tous
ses écrits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les
ornements profanes et les voluptueux épisodes dont il avait embelli
ses poëmes ne fussent indignes des célestes vérités qu'il avait voulu
chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une exécution
impossible, puisque vingt éditions et des traductions sans nombre
avaient déjà répandu ses chants dans la mémoire des hommes. Mais le
Tasse, après ce sacrifice qu'il crut consommé, s'endormit avec
confiance au murmure des psaumes du poëte couronné que le cardinal son
ami, le prieur et deux frères du couvent, récitaient à haute voix
auprès de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le
murmure d'un hymne du poëte: _In manus tuas, Domine, commendo spiritum
meum_, balbutia-t-il en rouvrant les yeux à l'aurore du vingt-sixième
jour d'avril; et il expira.
Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne
voulut pas que ce grand homme quittât la terre autrement que dans le
triomphe qui lui était dû; il posa lui-même la couronne de laurier sur
le front du mort, il revêtit le cadavre de la magnifique toge romaine
qui lui était destinée, et il fit accomplir le couronnement posthume
au Capitole, avec tout l'appareil préparé, depuis si longtemps, pour
cette cérémonie. L'amitié de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que
l'amour avait fait pour Inès. La ville entière assista à ce triomphe
de la poésie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en
effet, n'avait préparé aux poëtes futurs une plus saisissante et plus
éternelle image de la déception des pensées humaines, que dans ce
triomphe où le triomphateur n'assistait que mort à sa victoire, et où
la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le
front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu'à un tombeau!
Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funéraire
dessinèrent et sculptèrent à l'envi ce visage maigre, pâle, osseux,
creusé par le doigt de la mort aux tempes, les yeux éteints sous les
lourdes paupières, les lèvres scellées par l'éternel silence, et le
front chauve couronné d'un funèbre laurier. C'est le portrait le plus
répandu du Tasse dans tous les musées d'Italie. On y retrouve, hélas!
jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquité des
traits du visage, qui rappelle la démence luttant avec le génie.