Une lettre du prélat Nores, qui était alors à la cour du pape Clément
VIII, lettre datée du 15 mars 1595 et adressée à Vincenzo Pinelli,
donne sur le Tasse, à cette époque de sa vie, d'intéressants et
pittoresques détails:
«J'envoie à Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il
célèbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue
et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa
Sainteté les a gracieusement reçus et a libéralement récompensé leur
auteur en lui accordant deux cents écus de pension en Italie; c'est
plus que ce que la _Jérusalem délivrée_ lui a jamais produit. La joie
du poëte peut à peine se dépeindre; le brevet de cette pension lui a
été apporté par monsignor Paolini. Ce dernier étant resté à dîner avec
le cardinal, le Tasse voulut absolument leur présenter la serviette,
lorsqu'ils se lavèrent les mains, malgré notre insistance pour la lui
ôter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne
désirait pas d'autre distinction après sa mort que l'honneur qu'il
avait reçu ce jour-là du Tasse. Cette marque de déférence est d'autant
plus remarquable de la part de notre poëte qu'il est de sa nature
assez fier, peu propre aux obséquiosités du courtisan et à toute
espèce d'adulation.
«Sa manière d'être me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Cebà,
qui pouvait, disait-il, deviner le caractère et les penchants secrets
de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la
gravité et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa
tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience
de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce légitime
orgueil qui est inséparable du génie. Dernièrement je lui demandai
avec candeur quel était celui de nos poëtes qui, selon lui, méritait
la première place. À mon avis, répondit-il, la seconde est due à
l'Arioste. Et la première? repris-je.... Il sourit et détourna la tête
pour me donner à entendre, je crois, que la première lui appartenait.
Dans sa seconde _Jérusalem_ ou _Jérusalem reconquise_, comme il la
nomme, il fait allusion à lui-même, et, quoique avec modestie, il se
compare néanmoins et se préfère à l'Arioste. Il s'exprime ainsi:
«E' d'angelico suon canora tromba
Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba.
«Un jour que le père Biondo, célèbre prédicateur, confesseur du
cardinal, était avec nous dans l'antichambre, en attendant son tour
d'être reçu, et que nous parlions du Dante, il le blâma d'avoir parlé
de lui-même en termes trop présomptueux. Il ajouta qu'il avait vu un
Dante avec des annotations par Muretus, et qu'à propos de ce vers:
«Sì ch'io fui sesto tra cotanto senno,
«Et je fus la sixième de ces grandes intelligences,
«Muretus avait écrit en marge: «_Diable! vraiment?_ Là-dessus le Tasse
se mit en colère, et s'écria que Muretus était un pédant, qu'il
admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le poëte a
quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'après un attribut
de la divinité, voulant dire par là que rien dans l'univers ne mérite
le nom de créateur, si ce n'est Dieu et le poëte. Il est juste alors,
continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur, qu'il ne se ravale
pas lui-même. Il cita un passage du _Lysias_ de Platon, d'où, il
résulte que ce philosophe, loin de blâmer un poëte qui se loue
lui-même, l'exhorte au contraire à ne pas s'estimer moins qu'il ne
vaut. Je cherchai ensuite ce passage et le trouvai presqu'au
commencement du dialogue. À la marge se trouvait cette note de la main
de mon père: Alors Lodovico Ariosto doit être considéré comme un
mauvais poëte, car il dit au commencement:
«Celle dont l'amour m'a rendu presque insensé!
«Quelques jours après, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir
voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note dont il
fut ravi, et ayant pris la plume il écrivit dessous: _Divin!_ Je tiens
à aussi grand honneur d'avoir ce mot sur mon livre que monsignor
Paolini peut le faire de s'être essuyé les mains avec une serviette
présentée par le Tasse. J'ai réuni tous ces fragments parce que je me
suis souvenu de la satisfaction que vous a causée une lettre que je
vous ai écrite l'année dernière au sujet de ce grand poëte. Rome, le
15 mars 1595.»