XIX.

Le jeune cardinal, fier de cet hommage, appela de Venise à Rome ce

même éditeur Ingegneri, qui avait copié en six jours la _Jérusalem

délivrée_, dans le cachot du Tasse et sous ses yeux, pour copier,

corriger et éditer la _Jérusalem conquise_. Elle parut en 1593, le

jour où Cinthio fut promu à la pourpre par son oncle Clément VIII. Le

Tasse ébaucha en 1594 un autre poëme de _la Création_, en vers libres

et non rimés. Les premiers chants seuls existent; le charme musical

des stances rimées y manque, et la sévérité métaphysique du sujet y

contraste péniblement avec l'amoureuse imagination du poëte.

Pendant qu'il écrivait ce poëme, les nécessités de son procès et les

instances de ses amis le rappelèrent encore à Naples. Il quitta, non

sans regrets cette fois, ses appartements dans le Vatican, la table

des cardinaux dont il était le convive, et surtout la tendre

familiarité du neveu du pape. Il descendit à Naples au monastère de

San Severino, où le marquis Manso et tous les seigneurs lettrés de

Naples lui firent une cour assidue d'amis; néanmoins son instinct

voyageur lui fit tourner bientôt ses regards vers Ferrare. Il écrivit

à Alphonse d'Este pour se réconcilier avec lui; mais Alphonse,

justement offensé de ce que le poëte avait effacé dans sa _Jérusalem_

nouvelle la stance dédicatoire: «O magnanimo Alphonso!» par laquelle

il lui avait dédié la première _Jérusalem_, ne daigna pas répondre à

ses lettres; Le Tasse insista en vain, en jurant à Alphonse qu'il ne

se consolait pas de l'avoir offensé, et qu'il n'avait d'autre désir

que de consacrer le reste de ses jours à son service. Le silence

répondit seul à cette mobilité de sentiment.

Mais, pendant que le Tasse négociait ainsi en vain son raccommodement

avec la maison d'Este, son ami le jeune cardinal Cinthio négociait

pour lui auprès du pape son oncle le couronnement poétique au

Capitole, la royauté du génie consacrée par la religion, par le sénat

et par le peuple.

Le Tasse, si nous en croyons les lettres du marquis Manso de Villa,

son confident à Naples, reçut avec plus de répugnance que d'ivresse

l'annonce de son couronnement. Son âme, dit Manso, de plus en plus

détachée du monde, et absorbée dans les pensées éternelles, voyait

trop le néant de toutes choses pour croire à l'éternité d'une couronne

de laurier, bien que ce laurier eût été consacré sur le front de

Pétrarque. Il ne consentit à cette solennité que parce qu'il n'osa pas

contrister Cinthio et le pape en la refusant; mais il retarda sous de

vains prétextes son retour à Rome. «J'irai, dit-il enfin au marquis

Manso, qui lui reprochait son hésitation, j'irai, mais ce sera pour

mourir, et non pour me parer de la couronne.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 68 / 254 题