Le cardinal Cinthio accueillit le Tasse avec les mêmes honneurs qui
l'avaient accueilli partout sur sa route. Le poëte reconnaissant
résolut de dédier à ce jeune homme la _Jérusalem conquise_, poëme
épique sur le même sujet que la _Jérusalem délivrée_, que le Tasse
avait composé par piété, pendant son séjour au monastère de Monte
Oliveto à Naples. La _Jérusalem conquise_, épurée des épisodes trop
profanes, mais aussi des grâces de la _Jérusalem délivrée_, était
destinée, selon lui, à effacer ce premier poëme de la mémoire des
hommes, et à immortaliser son nom sur la terre en assurant son salut
dans le ciel. Le Tasse se trompait; on ne sent dans la _Jérusalem
conquise_ ni moins de force ni moins de style que dans la _Jérusalem
délivrée_, mais on y sent moins de charme; la fleur du génie est
flétrie, le parfum s'est envolé avec elle; c'est le parfum qui avait
enivré le siècle, c'est encore le parfum que la postérité a voulu
respirer. Malheur aux poëtes qui refont leurs oeuvres: la poésie est
de premier mouvement, ce n'est pas le travail et la réflexion qui la
donnent, c'est l'inspiration; on ne respire pas à midi le souffle
matinal de l'aurore; la jeunesse dans le poëte fait partie du charme;
le génie est comme la beauté, il a son instant.