Le poëte profita de ces favorables dispositions du neveu du pape pour
faire recommander sa cause à Naples, au gouvernement et aux légistes.
Il alla lui-même à Naples assister aux plaidoiries; ses avocats
réclamaient pour lui, des princes d'Avellino, la moitié du palais
Gambacorti, qui avait appartenu à sa mère Porcia, et qu'il avait
habité lui-même pendant son enfance. Les avocats de la maison
d'Avellino osèrent lui opposer sa démence, qui le rendait,
disaient-ils, incapable d'intenter légalement un procès. On répondit
pour lui ce que Sophocle, accusé par son fils de faiblesse d'esprit à
quatre-vingts ans, avait répondu pour lui-même, «Or l'homme capable
d'avoir produit les chefs-d'oeuvre de génie de son siècle prouvait
assez par ses vers l'intégrité de son intelligence.»
Toutefois le procès, embarrassé en formalités, subissait
d'interminables délais. Le Tasse, lassé, s'achemina une dernière fois
vers Rome; la noblesse napolitaine lui fit cortége jusqu'à Capoue; son
passage dans cette ville lettrée parut aux habitants de Capoue un
événement assez important pour être consigné comme un honneur dans les
archives de la ville. Ses amis de Naples prirent congé de lui aux
portes de Capoue.
Arrivé à Mola di Gaëta, délicieux promontoire où les ruines de la
villa de Cicéron, recouvertes de bois d'orangers et de pampres,
laissent voir les grottes et les bains de marbre du grand orateur,
lavés éternellement par les vagues transparentes de la mer de
Tyrrhène, le Tasse et les voyageurs réunis en caravane, qui se
rendaient avec lui à Rome, n'osèrent avancer plus loin; un chef de
bandits nommé Marco Sciarra, descendu des Abruzzes, interceptait le
passage.
«Hier,» écrivit le Tasse à son ami Constantin, «le chef de brigands
Sciarra a pillé et tué sur la route plusieurs voyageurs; toute la
contrée retentit des cris de terreur et des gémissements des femmes;
j'ai voulu seul aujourd'hui marcher en avant, et essayer de teindre de
sang l'épée que vous m'avez donnée.» Il sortit en effet à la tête de
quelques braves chevaliers de Mola di Gaëta, pour éclairer
intrépidement la route; son caractère héroïque et chevaleresque
abordait avec audace les plus grands périls. Mais ici son courage lui
fut inutile, son nom avait suffi: le brigand Sciarra, qui chantait
déjà, dans ses rochers, les stances épiques de la _Jérusalem_, ainsi
que les gondoliers de Venise les chantent encore sur les lagunes,
ayant appris que le Tasse était au nombre des voyageurs arrêtés par la
peur de sa bande à Mola di Gaëta, lui envoya un sauf-conduit avec les
expressions du respect et de l'enthousiasme. Le Tasse refusant d'en
profiter et de séparer son sort de celui de ses compagnons de route,
Sciarra étendit dans un second message sa protection sur tous ceux qui
seraient de la suite du poëte; il lui rendit, à son apparition sur la
route entre Itri et Fondi, tous les honneurs qu'il refusait aux rois,
donnant ainsi aux rois eux-mêmes l'exemple du culte pour le génie.
Déjà une exception semblable avait été faite par les brigands de
l'Apennin, entre Bologne et Florence, en faveur de l'Arioste; peuple
étrange, où les brigands mêmes ne sont pas étrangers au prestige des
lettres, et où le crime lui-même se désarme devant les élus de la
gloire comme devant les élus de Dieu.