XII.

Mais le poëme de la _Jérusalem délivrée_ est-il bien un poëme épique

dans la sévère acception du mot? et le Tasse, quelque poétique qu'il

soit, peut-il être placé par la dernière postérité au rang d'Homère,

de Virgile, des grands épiques de l'Inde ou de la Perse? Nous ne le

pensons pas.

Qu'est-ce que l'épopée? C'est l'histoire imaginaire, l'histoire

altérée par les fables, l'histoire encadrée dans la poésie, mais enfin

l'histoire, c'est-à-dire le récit, conforme aux temps, aux moeurs, aux

costumes, aux événements, d'une des grandes races qui ont apparu sur

la scène du monde, ou d'un des grands faits qui ont imprimé leur trace

profonde sur la terre. Le poëte qui chante un de ces récits doit donc

le chanter avec les accents et les images que la riche imagination lui

prête; mais il est tenu aussi à le chanter dans un mode sérieux,

conforme à la réalité de la nature humaine à l'époque où il la met en

scène, conforme surtout à la vérité des moeurs de ses héros; en un

mot, le poëme épique, pour être national, humain, religieux, immortel,

doit être vrai, au moins dans l'événement, dans la nation, dans le

caractère et dans le costume de ses personnages. Sans cette vérité, le

poëme n'est plus épique, il est romanesque; le poëte ne chante plus,

il joue avec son imagination et avec celle de ses auditeurs; on

l'admire encore, on ne le croit plus; il fait partie des fables, il ne

fait plus corps avec les traditions sérieuses, historiques,

nationales, religieuses du genre humain. Il a chanté des aventures, il

n'a pas chanté l'épopée.

C'est cette différence fondamentale entre Homère et le Tasse qui nous

semble juger les deux poëtes et les deux poëmes. Homère a fait le

poëme épique, le Tasse a fait le poëme romanesque de son temps; l'un a

chanté une épopée, l'autre a chanté des aventures. Homère a écrit un

poëme épique, le Tasse a écrit un opéra en vingt chants: l'un est un

poëte, l'autre est un _trouvère_, mais le plus accompli des trouvères,

le trouvère immortel de la chevalerie, de la religion et de l'amour.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 61 / 254 题