XI.

La _Jérusalem délivrée_ est l'épopée de la chevalerie. Arioste et ses

prédécesseurs en avaient fait l'épopée légère et badine; le Tasse en

faisait l'épopée héroïque.

La chevalerie était née en Europe du contact de la barbarie du Nord

avec le christianisme du Midi. La férocité septentrionale et le

christianisme oriental avaient produit, par leur union, cette fleur

étrange de civilisation destinée à une brillante et courte floraison

en Occident. Les exploits réels ou fabuleux des compagnons de

Charlemagne, convertis par des ermites à une religion de douceur et

d'ascétisme, avaient laissé dans les imaginations populaires des

traditions tout à la fois héroïques et saintes, où la lance et la

croix s'entrelaçaient dans un contre-sens pittoresque. L'invasion des

Sarrasins en Espagne, en Calabre, en France, avait exercé la

chevalerie à des guerres entre les musulmans et les chrétiens,

champions de deux cultes opposés, qui avaient créé une espèce d'Olympe

chrétien aussi peuplé de fables et de prodiges populaires que l'Olympe

d'Homère. Les croisades, dernier grand choc religieux entre l'Occident

et l'Orient, avaient rempli l'imagination des peuples de combats, de

miracles, de héros, auxquels la distance ajoutait encore son prestige.

Dans ces guerres intentées pour la cause de Dieu, tout paraissait

grandiose, surhumain, surnaturel. La crédulité était prête à tout

croire, la poésie n'avait qu'à paraître; c'était évidemment le temps

d'un poëme épique, et ce poëme épique ne pouvait pas avoir d'autre

scène que l'Orient, d'autre sujet que les croisades. Un tel poëme

n'est pas l'oeuvre d'un homme, il est l'oeuvre d'un temps. Voltaire a

dit: «Les Français n'ont pas la tête épique.» Il nous semble plus

juste de dire: Les âges où nous vivons ne sont pas épiques. Quand la

crédulité manque, le prophète ne prophétise plus; or le poëte est le

prophète de l'imagination des hommes.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 60 / 254 题