La _Jérusalem délivrée_ est l'épopée de la chevalerie. Arioste et ses
prédécesseurs en avaient fait l'épopée légère et badine; le Tasse en
faisait l'épopée héroïque.
La chevalerie était née en Europe du contact de la barbarie du Nord
avec le christianisme du Midi. La férocité septentrionale et le
christianisme oriental avaient produit, par leur union, cette fleur
étrange de civilisation destinée à une brillante et courte floraison
en Occident. Les exploits réels ou fabuleux des compagnons de
Charlemagne, convertis par des ermites à une religion de douceur et
d'ascétisme, avaient laissé dans les imaginations populaires des
traditions tout à la fois héroïques et saintes, où la lance et la
croix s'entrelaçaient dans un contre-sens pittoresque. L'invasion des
Sarrasins en Espagne, en Calabre, en France, avait exercé la
chevalerie à des guerres entre les musulmans et les chrétiens,
champions de deux cultes opposés, qui avaient créé une espèce d'Olympe
chrétien aussi peuplé de fables et de prodiges populaires que l'Olympe
d'Homère. Les croisades, dernier grand choc religieux entre l'Occident
et l'Orient, avaient rempli l'imagination des peuples de combats, de
miracles, de héros, auxquels la distance ajoutait encore son prestige.
Dans ces guerres intentées pour la cause de Dieu, tout paraissait
grandiose, surhumain, surnaturel. La crédulité était prête à tout
croire, la poésie n'avait qu'à paraître; c'était évidemment le temps
d'un poëme épique, et ce poëme épique ne pouvait pas avoir d'autre
scène que l'Orient, d'autre sujet que les croisades. Un tel poëme
n'est pas l'oeuvre d'un homme, il est l'oeuvre d'un temps. Voltaire a
dit: «Les Français n'ont pas la tête épique.» Il nous semble plus
juste de dire: Les âges où nous vivons ne sont pas épiques. Quand la
crédulité manque, le prophète ne prophétise plus; or le poëte est le
prophète de l'imagination des hommes.