Qu'est-ce que le récit, en effet, dans la _Jérusalem délivrée_? Un
roman de paladin sur un ton plus sérieux, mais avec des inventions
aussi capricieuses et aussi invraisemblables que celles de l'Arioste
ou des contes arabes des Mille et une Nuits.
Qu'est-ce que les caractères? Un composé d'héroïsme, de fanatisme, de
jactance chevaleresque parfaitement uniforme dans les héros chrétiens
et dans les héros musulmans; une chevalerie banale et générale qui ne
laisse différencier les personnages que par le costume, le casque ou
le turban.
Qu'est-ce que les moeurs? Une véritable mascarade épique, où les
guerriers des deux races et des deux cultes se confondent dans une
galanterie commune, où les femmes elles-mêmes, les femmes cloîtrées et
invisibles de l'Orient, Clorinde, Armide, Herminie, travesties tantôt
en bergères de pastorales, tantôt en amazones de théâtres, tantôt en
sorcières de sabbat, soupirent des amours de bergerie, livrent des
combats d'Hercule, opèrent des enchantements et des sortiléges,
transforment des héros en bêtes, en poissons, en monstres bizarres,
sortent tout à coup de leur tente ou de leur armure de fer, vêtues en
nymphes d'opéra ou en princesses de cour, pour parler le langage
affecté et langoureux d'héroïnes de roman ou de muses d'académie.
Aucune vraisemblance, aucune vérité, aucune conformité à la poésie, à
la nature des lieux, des temps et des choses. C'est un drame
entièrement imaginaire et fantastique, qui pourrait aussi bien se
jouer entre des ombres dans la lune, qu'entre des chrétiens et des
musulmans dans la Palestine; un rêve, en un mot, au lieu d'une
réalité.
Mais un rêve chanté en vers immortels, mais un roman tissu et raconté
avec une telle prodigalité d'imagination, de piété, d'héroïsme, de
tendresse, que le lecteur, oubliant les temps, les lieux, les moeurs,
en suit du coeur les touchantes aventures avec autant d'intérêt que si
c'était une histoire; mais des scènes qui rachètent par le pathétique
des situations et des sentiments l'inconséquence et l'étrangeté de la
conception; mais un charme comparable à l'enchantement de son Armide,
charme qui découle de chaque strophe, qui vous enivre de mélodie comme
le pavot d'Orient de ses visions, et qui vous livre sans résistance
aux ravissantes rêveries de cet opium poétique; mais un style surtout
coloré de telles images, et chantant avec de telles harmonies, qu'on
s'éblouit de sa splendeur, et qu'on se laisse volontairement bercer de
sa musique, comme au roulis d'une gondole vénitienne pendant une nuit
d'illumination à travers les façades de palais de la ville des
merveilles. C'est ce style, c'est cette poésie, c'est ce vers jeune,
étincelant, musical, trempé de soleil d'Orient, de sang héroïque, de
larmes, de mélancolie, qui a fait vivre et qui fera vivre
éternellement ce poëme.
Le Tasse, il est vrai, n'a donné la vie qu'à des fantômes, mais ces
fantômes, qui n'ont point de corps, ont un coeur; voilà pourquoi ils
ne mourront pas. La _Jérusalem délivrée_ sera à jamais le poëme épique
de la jeunesse, des femmes et de l'amour. Le Tasse restera à jamais
aussi le poëte des beaux jours de la vie où l'imagination sourit à ses
premiers songes. Il ne sera ni le poëte sévère de la raison, ni celui
de la vérité, ni celui de la religion; mais il sera le poëte de
l'enchantement. Conçu à dix-huit ans, terminé à vingt-cinq ans, ce
poëme conservera le caractère de l'adolescence de son auteur: le
vague, la fleur, l'étonnement, la puberté de l'âme.