XIII.

Qu'est-ce que le récit, en effet, dans la _Jérusalem délivrée_? Un

roman de paladin sur un ton plus sérieux, mais avec des inventions

aussi capricieuses et aussi invraisemblables que celles de l'Arioste

ou des contes arabes des Mille et une Nuits.

Qu'est-ce que les caractères? Un composé d'héroïsme, de fanatisme, de

jactance chevaleresque parfaitement uniforme dans les héros chrétiens

et dans les héros musulmans; une chevalerie banale et générale qui ne

laisse différencier les personnages que par le costume, le casque ou

le turban.

Qu'est-ce que les moeurs? Une véritable mascarade épique, où les

guerriers des deux races et des deux cultes se confondent dans une

galanterie commune, où les femmes elles-mêmes, les femmes cloîtrées et

invisibles de l'Orient, Clorinde, Armide, Herminie, travesties tantôt

en bergères de pastorales, tantôt en amazones de théâtres, tantôt en

sorcières de sabbat, soupirent des amours de bergerie, livrent des

combats d'Hercule, opèrent des enchantements et des sortiléges,

transforment des héros en bêtes, en poissons, en monstres bizarres,

sortent tout à coup de leur tente ou de leur armure de fer, vêtues en

nymphes d'opéra ou en princesses de cour, pour parler le langage

affecté et langoureux d'héroïnes de roman ou de muses d'académie.

Aucune vraisemblance, aucune vérité, aucune conformité à la poésie, à

la nature des lieux, des temps et des choses. C'est un drame

entièrement imaginaire et fantastique, qui pourrait aussi bien se

jouer entre des ombres dans la lune, qu'entre des chrétiens et des

musulmans dans la Palestine; un rêve, en un mot, au lieu d'une

réalité.

Mais un rêve chanté en vers immortels, mais un roman tissu et raconté

avec une telle prodigalité d'imagination, de piété, d'héroïsme, de

tendresse, que le lecteur, oubliant les temps, les lieux, les moeurs,

en suit du coeur les touchantes aventures avec autant d'intérêt que si

c'était une histoire; mais des scènes qui rachètent par le pathétique

des situations et des sentiments l'inconséquence et l'étrangeté de la

conception; mais un charme comparable à l'enchantement de son Armide,

charme qui découle de chaque strophe, qui vous enivre de mélodie comme

le pavot d'Orient de ses visions, et qui vous livre sans résistance

aux ravissantes rêveries de cet opium poétique; mais un style surtout

coloré de telles images, et chantant avec de telles harmonies, qu'on

s'éblouit de sa splendeur, et qu'on se laisse volontairement bercer de

sa musique, comme au roulis d'une gondole vénitienne pendant une nuit

d'illumination à travers les façades de palais de la ville des

merveilles. C'est ce style, c'est cette poésie, c'est ce vers jeune,

étincelant, musical, trempé de soleil d'Orient, de sang héroïque, de

larmes, de mélancolie, qui a fait vivre et qui fera vivre

éternellement ce poëme.

Le Tasse, il est vrai, n'a donné la vie qu'à des fantômes, mais ces

fantômes, qui n'ont point de corps, ont un coeur; voilà pourquoi ils

ne mourront pas. La _Jérusalem délivrée_ sera à jamais le poëme épique

de la jeunesse, des femmes et de l'amour. Le Tasse restera à jamais

aussi le poëte des beaux jours de la vie où l'imagination sourit à ses

premiers songes. Il ne sera ni le poëte sévère de la raison, ni celui

de la vérité, ni celui de la religion; mais il sera le poëte de

l'enchantement. Conçu à dix-huit ans, terminé à vingt-cinq ans, ce

poëme conservera le caractère de l'adolescence de son auteur: le

vague, la fleur, l'étonnement, la puberté de l'âme.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 62 / 254 题