Il partit de Rome à la fin de mars 1588; l'accueil qu'il reçut dans sa
patrie fut le premier et le dernier sourire de sa fortune. Naples,
alors à demi espagnole, contrée de poésie, de chevalerie et d'amour,
avait retrouvé tout son génie national dans son poëte. Elle
l'accueillit comme sa propre gloire et voulut le venger des critiques
jalouses des Toscans et des Romains, exprimés avec mépris dans un
jugement de l'Académie florentine de la Crusca, contre la _Jérusalem_.
Les lettres y étaient cultivées avec passion par la jeune noblesse
d'Espagne, de Sicile et de Naples, qui voyait dans le Tasse un autre
Virgile et un autre Sannazar. Le comte de Paleno, fils du grand
amiral du royaume, alla à sa rencontre, à cheval, avec un cortége
d'honneur et voulut loger le poëte dans le palais de son père. Le
Tasse, ennuyé, comme on l'a vu, du métier de courtisan, préféra
recevoir l'hospitalité tranquille des moines du couvent de Monte
Oliveto.
Le couvent de Monte Oliveto, sorte d'Escurial de Naples, mais Escurial
délicieux au lieu de l'Escurial funèbre de Madrid, rivalisait de site
et d'horizon avec le monastère napolitain de San Martino, le plus
poétique ermitage de l'univers. Quoique enfermé dans l'enceinte de la
ville si peuplée et si bruyante de Naples, le couvent de Monte
Oliveto, couronnant de ses cloîtres une colline d'où le regard plane
par-dessus les toits et les quais sur la vaste mer, renfermait dans
son enceinte, inaccessible aux rumeurs de la grande ville, des bois de
lauriers, des jardins d'orangers, des fontaines aux murmures calmants
et rafraîchissants. On n'y entendait que les chants sourds des
religieux dans leur église, leurs pas sur les dalles des longs
cloîtres, et le retentissement régulier des vagues du golfe sur la
plage sonnante de la Maddalena, selon l'expression d'Alfieri. Le
Tasse y apercevait de sa fenêtre, au soleil levant, la pointe du cap
avancé de Sorrente, les sombres verdures et les murs blanchissants de
la chère patrie de son enfance. L'air natal, l'évaporation de ses
chimères à la lumière splendide de ce ciel, le sentiment de la
sécurité dans ce port de sa vie, l'admiration de la jeunesse
chevaleresque de Naples, les soins attentifs des religieux, fiers d'un
hôte si illustre, dissipèrent en peu de jours, comme à son premier
voyage, la mélancolie du poëte. Il se lia d'une amitié, d'abord
poétique, puis intime, avec le marquis Manso de Villa, jeune seigneur
qui méritait le rôle de Mécène du seizième siècle, et qui, après avoir
été l'ami du Tasse, devint plus tard l'ami de Milton, attachant ainsi,
par la plus rare des fortunes, son souvenir par des liens de coeur aux
deux plus immortelles épopées du monde chrétien.
«Je ne trouverai jamais d'éloquence, lui dit le Tasse dans ses
billets, qui arrive à égaler votre tendre courtoisie pour moi, ni
d'images qui puissent peindre votre modestie.»
Le Tasse, protégé par tant de hautes influences à Naples, intenta un
procès pour réclamer la dot considérable de sa mère, retenue par les
oncles de Porcia, et cinq mille écus des propriétés confisquées de son
père Bernardo Tasso. Il espérait au moins obtenir du roi d'Espagne une
indemnité égale à dix années de revenu de ces biens; les légistes
napolitains lui promettaient le gain de ces deux procès. Son grand nom
sollicitait pour lui, il l'agrandissait encore par des vers et des
chants nouveaux ajoutés à loisir à son poëme; il composait, à la
requête des religieux de Monte Oliveto, un poëme pieux sur l'origine
de leur ordre, pour leur exprimer sa reconnaissance de leur magnifique
et tendre hospitalité. Il quittait quelquefois ses appartements dans
le couvent, soit pour aller s'attendrir, pleurer et chanter sur le
seuil de la maison de sa soeur à Sorrente, soit pour aller habiter la
maison de campagne du marquis de Villa, à Bizaccio.
Les lettres du marquis de Villa y décrivent familièrement la vie du
Tasse à la campagne:
«Le seigneur Tasso, dit son hôte, est devenu un grand chasseur; il
brave toutes les intempéries de la saison et des lieux. Quand le temps
est contraire, nous passons les journées et les longues heures du soir
à écouter de la musique et des canzones; car un de ses plus vifs
plaisirs est d'entendre nos improvisateurs rustiques, dont il envie la
facilité à versifier, la nature, à ce qu'il prétend, ayant été moins
prodigue envers lui à cet égard. Quelquefois aussi nous dansons avec
les jeunes filles de Bizaccio, un des divertissements qui lui fait le
plus de plaisir; mais plus souvent nous restons assis au coin du feu,
et nous y revenons souvent sur l'esprit qu'il prétend lui être apparu
à Ferrare; et véritablement il m'en parle de telle sorte que je ne
sais trop qu'en dire et qu'en penser.»
Pendant cette douce détente de l'âme et de l'adversité du poëte, son
poëme, revu et perfectionné, se multipliait en Italie et en France
avec la rapidité surnaturelle d'une oeuvre qui correspondait
précisément au siècle, aux moeurs, à la religion, aux contrées de
l'Europe, dans lesquelles il devenait, en naissant, national. C'est
ici le moment de juger l'oeuvre pendant le repos et le glorieux
salaire de l'ouvrier.