Une lettre pleine de l'éloquence du désespoir, adressée au même
moment par le Tasse au cardinal Albert d'Autriche, frère de l'empereur
Rodolphe, pour solliciter l'intervention de l'empereur auprès
d'Alphonse, témoigne de la même vigueur d'esprit au milieu de la même
infirmité de raison.
«Je suis ce Torquato Tasso, dit-il dans cette lettre, qui écrivis il y
a peu de jours à l'empereur, votre frère. Si vous ne m'assistez pas,
mon nom pourrait bien ne pas parvenir à la postérité! Quoi!
faudrait-il que l'insensé qui, par une frénésie de gloire, brûla le
temple d'Éphèse, soit parvenu à la postérité, malgré la convention que
les Grecs avaient faite de ne jamais prononcer son nom, et que mon
nom, à moi, tombe dans l'oubli?»
Mais, pendant cette dure captivité, la protectrice du Tasse, Léonora,
mourut de langueur dans le palais de Ferrare. Soit que cette mort lui
ait été cachée jusqu'à sa sortie de prison; soit qu'il ait craint, en
exprimant sa douleur, d'irriter davantage le duc de Ferrare; soit
encore que le neveu du geôlier, son jeune confident, pressentant
quelque danger à laisser ébruiter les expressions du désespoir de
Torquato, en ait anéanti le témoignage, rien n'indique, dans les
lettres ou dans les poésies du Tasse à cette époque, un contre-coup de
cette mort sur son coeur. On n'a pas retrouvé au milieu de ce déluge
de vers qui coulent de sa prison avec ses larmes et ses plaintes un
seul qui ait été adressé à cette mémoire ou à ce tombeau. La belle et
pieuse Léonora avait été au moins sa Providence à la cour de son frère
pendant les plus brillantes années de sa jeunesse. Trompée peut-être
par l'inconstance de son poëte, elle avait tourné toutes ses pensées
vers le ciel, sans cesser d'excuser et de protéger celui dont elle
avait aimé au moins l'imagination et la gloire: la reconnaissance
seule aurait exigé davantage.
Elle mourut en réputation de sainteté parmi le peuple de Ferrare; les
médailles que nous avons sous les yeux, et ses portraits, la
représentent comme le profil de la mélancolie et de la douceur; des
yeux bleus, une chevelure noire, un front sans nuage, une bouche où
l'intelligence fine donne de l'agrément à un sourire naturellement
rêveur, un ovale arrondi des joues, un port de tête un peu incliné en
avant, comme celui d'une figure qui écoute, ou comme le buste d'une
princesse qui se penche pour accueillir avec pitié les malheureux,
enfin la grâce française de sa mère mêlée à la gravité pensive d'une
Italienne, font aimer cette femme, que son tendre intérêt pour le
Tasse associe à jamais à son immortalité. Aimée, servie ou négligée
par l'infortuné poëte dont elle avait protégé les premiers chants,
Léonora d'Este mérita du moins de rester, avec Laure et Béatrice, une
de ces figures qui deviennent les saintes femmes du ciel ou du
Calvaire de la poésie.
«Elle désirait vivement la mort, écrit son frère le cardinal d'Este au
cardinal Albano. Vous pouvez être sûr de son éternelle félicité dans
le séjour de la bonté et de la piété.» Elle n'avait que quarante-deux
ans quand elle mourut.