VII.

Une lettre pleine de l'éloquence du désespoir, adressée au même

moment par le Tasse au cardinal Albert d'Autriche, frère de l'empereur

Rodolphe, pour solliciter l'intervention de l'empereur auprès

d'Alphonse, témoigne de la même vigueur d'esprit au milieu de la même

infirmité de raison.

«Je suis ce Torquato Tasso, dit-il dans cette lettre, qui écrivis il y

a peu de jours à l'empereur, votre frère. Si vous ne m'assistez pas,

mon nom pourrait bien ne pas parvenir à la postérité! Quoi!

faudrait-il que l'insensé qui, par une frénésie de gloire, brûla le

temple d'Éphèse, soit parvenu à la postérité, malgré la convention que

les Grecs avaient faite de ne jamais prononcer son nom, et que mon

nom, à moi, tombe dans l'oubli?»

Mais, pendant cette dure captivité, la protectrice du Tasse, Léonora,

mourut de langueur dans le palais de Ferrare. Soit que cette mort lui

ait été cachée jusqu'à sa sortie de prison; soit qu'il ait craint, en

exprimant sa douleur, d'irriter davantage le duc de Ferrare; soit

encore que le neveu du geôlier, son jeune confident, pressentant

quelque danger à laisser ébruiter les expressions du désespoir de

Torquato, en ait anéanti le témoignage, rien n'indique, dans les

lettres ou dans les poésies du Tasse à cette époque, un contre-coup de

cette mort sur son coeur. On n'a pas retrouvé au milieu de ce déluge

de vers qui coulent de sa prison avec ses larmes et ses plaintes un

seul qui ait été adressé à cette mémoire ou à ce tombeau. La belle et

pieuse Léonora avait été au moins sa Providence à la cour de son frère

pendant les plus brillantes années de sa jeunesse. Trompée peut-être

par l'inconstance de son poëte, elle avait tourné toutes ses pensées

vers le ciel, sans cesser d'excuser et de protéger celui dont elle

avait aimé au moins l'imagination et la gloire: la reconnaissance

seule aurait exigé davantage.

Elle mourut en réputation de sainteté parmi le peuple de Ferrare; les

médailles que nous avons sous les yeux, et ses portraits, la

représentent comme le profil de la mélancolie et de la douceur; des

yeux bleus, une chevelure noire, un front sans nuage, une bouche où

l'intelligence fine donne de l'agrément à un sourire naturellement

rêveur, un ovale arrondi des joues, un port de tête un peu incliné en

avant, comme celui d'une figure qui écoute, ou comme le buste d'une

princesse qui se penche pour accueillir avec pitié les malheureux,

enfin la grâce française de sa mère mêlée à la gravité pensive d'une

Italienne, font aimer cette femme, que son tendre intérêt pour le

Tasse associe à jamais à son immortalité. Aimée, servie ou négligée

par l'infortuné poëte dont elle avait protégé les premiers chants,

Léonora d'Este mérita du moins de rester, avec Laure et Béatrice, une

de ces figures qui deviennent les saintes femmes du ciel ou du

Calvaire de la poésie.

«Elle désirait vivement la mort, écrit son frère le cardinal d'Este au

cardinal Albano. Vous pouvez être sûr de son éternelle félicité dans

le séjour de la bonté et de la piété.» Elle n'avait que quarante-deux

ans quand elle mourut.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 56 / 254 题