Cette ode, une des plus admirables que le Tasse ait jamais écrite,
aussi touchante et plus poétique que l'ode écrite par Gilbert, insensé
aussi dans l'hôpital de Paris, prouve que le poëte conservait tout son
génie en pleurant la perte de sa raison. C'est que le génie n'est que
la vibration d'une des cordes de l'organisation intellectuelle de
l'homme, et que la raison est l'harmonie de toutes ces cordes
ensemble. Une des cordes de l'instrument peut être saine, intacte,
sonore, et l'harmonie générale être détruite par la tension excessive
ou par la rupture d'une des fibres. L'intelligence immatérielle, ou ce
qu'on nomme l'âme, a été assujettie, par une loi incompréhensible de
son Créateur, à ne voir juste au dehors d'elle-même et en elle-même
que par le miroir des sens. Altérez ou brisez une partie de ce miroir,
l'intelligence verra juste dans la partie invulnérée du miroir; elle
verra faux ou elle ne verra rien que ténèbres dans la partie lésée de
la glace. C'est ce qui explique ces folies partielles où l'homme est
génie d'un côté, démence de l'autre. Le Tasse, Gilbert, Rousseau,
n'étaient que des fractions de génie. La nature n'avait brisé en eux
qu'un coin du miroir qui leur réfléchissait l'univers: plaignons
l'homme, et demandons à Dieu moins d'éclat et moins de ténèbres.