Cependant, soit par la connivence secrète du duc Alphonse, pressé de
constater et de revendiquer pour son nom la gloire du patronage sur
la _Jérusalem délivrée_, soit par l'avidité des libraires de Venise,
de Vicence, de Lyon, les éditions subreptices et inexactes de ce poëme
paraissaient en foule à la ruine et au désespoir du prisonnier. Il se
résolut enfin à en faire donner, sous ses propres yeux, une édition
avouée et correcte. Son ami Ingegneri, qui se fit renfermer avec lui
pour ce dessein, copia en six jours le poëme tout entier. La
publication du poëme, stérile pour la fortune du poëte, fut au moins
propice à l'adoucissement de sa captivité.
L'enthousiasme pour son nom devint si passionné et si unanime,
qu'Alphonse n'osa retenir plus longtemps dans une loge de fou celui
que l'Italie et la France proclamaient à l'envi le Virgile de son
siècle. Un appartement salubre et décent fut affecté, dans l'intérieur
de l'hôpital Sainte-Anne, à la réclusion du poëte. Il put y recevoir
de rares visiteurs; le voyageur français Montaigne, en contemplant
cette triste ruine, s'apitoya sur la dégradation du génie.
La princesse de Mantoue et Scipion de Gonzague son ami vinrent le
visiter dans sa prison; la princesse Marphise d'Este, cousine
d'Alphonse, et le prince de Guastallo lui apportèrent des hommages et
des présents; le cardinal Albano, son protecteur à Rome, lui écrivit
pour lui conseiller de mériter sa délivrance complète en parlant du
duc de Ferrare en termes plus respectueux qu'il n'avait fait
jusque-là.
Mais les accès de sa mélancolie, seule véritable cause de sa réclusion
prolongée, succédaient fréquemment à des améliorations momentanées de
son état. Il en donne lui-même de tristes témoignages dans le récit
des apparitions qui troublent ou consolent sa solitude, et dans ses
prétendus entretiens avec un esprit céleste dont il est visité. Il
écrit à ses médecins qu'il se croit ensorcelé; il confère avec des
capucins de sa maladie. On doit reconnaître que le duc de Ferrare, à
cette époque, cherchait sincèrement à le guérir de ses imaginations,
derniers assauts de son mal, en lui procurant les distractions propres
à évaporer ses songes. On le menait visiter les églises et les
monastères; on le conduisait même par l'ordre du duc aux mascarades du
carnaval; on le laissait passer des jours et des semaines dans les
maisons de ses amis. Il raconte lui-même les fêtes de Ferrare
auxquelles il avait assisté dans la maison de Gianlucco, un de ses
admirateurs; ce dialogue, écrit dans sa prison, est intitulé _les
Mascarades_.
Une crise décisive et favorable, attribuée par lui à un miracle de la
Vierge, se produisit dans son état au printemps de 1586. Il rentra
dans la plénitude, sinon de ses forces, au moins de son intelligence.
Le duc de Mantoue, de la maison de Gonzague, qui n'avait pas cessé de
s'intéresser à lui depuis le voyage qu'il avait fait autrefois à
Mantoue avec son père, vint à Ferrare, et passa chaque jour plusieurs
heures dans sa prison. Ce prince, charmé du rétablissement du poëte,
demanda le Tasse au duc de Ferrare. Le duc de Ferrare n'hésita pas à
consentir à la liberté et au départ du poëte pour la cour de Mantoue.
Cette condescendance empressée d'Alphonse aux désirs du duc de Mantoue
dément assez l'odieuse pensée qu'on attribue au duc de Ferrare,
d'avoir voulu faire mourir le Tasse dans une éternelle captivité, de
peur que ce grand homme ne portât son génie et sa gloire à une autre
cour. Les Gonzagues, alliés aux Médicis, étaient précisément les
princes dont il aurait eu le plus à redouter le patronage pour le
Tasse. Le tort d'Alphonse était d'avoir traité pendant sept ans un
délire de génie comme un crime vulgaire.
Le Tasse, après avoir résidé quelques semaines libre à Ferrare, dans
la maison de l'ambassadeur des Médicis Serassi, pour s'occuper de
recueillir sa fortune et ses manuscrits, partit le 15 juillet 1586 de
Ferrare, sans avoir vu une dernière fois Alphonse. Le duc devait
répugner à contempler sa victime, le poëte à remercier son geôlier. Le
duc de Mantoue emmena lui-même le Tasse avec lui; il fut reçu à la
cour de Mantoue comme une conquête que la maison de Gonzague faisait
sur celle d'Este. La jeune princesse Léonora de Médicis le combla d'un
enthousiasme qui ressemblait à un culte; ses malheurs semblaient
relever son génie. Le vieux duc de Mantoue, père du libérateur du
Tasse, charmé de voir son fils lié d'affection avec le premier des
poëtes d'Italie, lui fit préparer des appartements somptueux dans son
propre palais, le vêtit du costume et des armes d'un chevalier, et
ordonna qu'il fût traité par ses serviteurs comme le plus illustre des
hôtes.
Le Tasse s'enivra de cette liberté, de ce respect et de ce bien-être
si différents des chaînes, des hontes, des peines d'esprit et de
corps qu'il venait de supporter pendant six ans de captivité.
«Je suis à Mantoue, écrit-il à son ami Licinio, logé auprès de
l'illustrissime prince, servi par ses domestiques de tout ce que je
puis désirer, fêté par Leurs Altesses sous tous les rapports; ici je
jouis d'une bonne table, d'excellents fruits, d'un pain savoureux,
d'un vin doux et sucré, tel que mon père l'aimait tant, d'admirable
poisson, d'abondant gibier et surtout d'un air pur; peut-être
cependant, ajoute-t-il, que l'air de Bergame, ma patrie, est encore
plus sain... Je veux rester à Mantoue, parce que mon appartement y est
magnifique, et que le prince m'y comble de courtoisie; j'y veux jouir
d'abord de tout l'été et même de l'hiver prochain. Cependant,»
poursuit-il, «je suis encore poursuivi et obsédé, malgré les soins des
médecins, par mes imaginations et mes fantômes.»
Il y acheva, à la requête de la princesse Léonora de Médicis, sa
tragédie commencée, de _Torrismond_; il y repolit les derniers chants
de la _Jérusalem_.
Mais, après quelques mois de séjour dans cet Éden de poésie, il
commença, selon son usage, à se lasser du repos, à soupçonner qu'il
n'était pas libre, à quitter Mantoue, à se plaindre de ce que les
égards dont on l'avait environné à son arrivée n'avaient plus le même
caractère de vivacité et de chaleur, et à parler d'aller à Loretto
pour y implorer un nouveau prodige de la Vierge. «Le sérénissime
prince, dit-il, me laisse bien circuler dans toute la ville de
Mantoue, suivi par un seul page; mais je ne me sens pas sûr d'être
libre; d'ailleurs je suis aussi mélancolique ici qu'à Ferrare, j'ai
besoin d'être guéri ailleurs.» Plus loin: «Je ne puis continuer,
écrit-il, à vivre dans une ville où toute la noblesse ne me cède pas
le premier rang; c'est là mon humeur et mon principe!» Cependant le
souvenir de la perte de Léonora d'Este occupait si peu son coeur que,
pendant le carnaval de 1587, à Mantoue, la beauté d'une des jeunes
femmes de cette cour parut faire une impression puissante sur son
esprit. «Peut-être vous en dis-je trop dans une lettre, écrit-il à
Mori, un de ses confidents; mais jamais je n'ai été plus humilié de
n'être plus un heureux poëte qu'en ce moment; je passe un délicieux
carnaval au milieu d'un cercle nombreux de belles et gracieuses
femmes. En vérité, si ce n'était la crainte de paraître trop
impressionnable ou trop inconstant en faisant un nouveau choix,
j'aurais réfléchi sur laquelle de ces beautés je devais porter mes
pensées.»
La grande-duchesse de Toscane, sans doute à l'instigation de la jeune
princesse de Mantoue sa fille, envoya au poëte un riche présent en
argent, pour payer le voyage qu'il se proposait de faire à Florence.
Mais, au lieu de partir pour Florence, il partit pour Bergame où le
souvenir de ses aïeux l'attirait. Il ne tarda pas à se lasser de
l'accueil que lui fit sa famille et sa ville natale. «Je ne jouis,
écrit-il au cardinal Albano, que d'une ombre de liberté; je n'aurai de
repos qu'à Rome.» La mort du vieux duc de Mantoue et l'élévation au
trône du jeune prince de Mantoue, son ami, le rappelèrent encore dans
cette ville. Ce prince s'efforça, même par des refus d'argent, de le
détourner de son voyage de Rome. Rien ne put le retenir: il s'achemina
au mois d'octobre 1587 vers Rome, sans autre bagage qu'un
porte-manteau contenant son linge, et une malle pleine de ses livres
et de ses manuscrits. «J'irai en pèlerin, en marchant, à cheval, à
pied, par mer ou par terre, mais j'irai, écrit-il à Alario; je suis si
malade que je passe pour fou aux yeux des autres et à mes propres
yeux.»
Son voyage néanmoins fut un triomphe, partout où il se fit reconnaître
à ses amis et à ses admirateurs. Il s'arrêta d'abord à Bologne, chez
son ami Constantin; la ville savante se pressa tout entière à la porte
de son hôte; de là il alla à Loretto; arrivé sans argent à la porte de
la ville, il écrivit à don Ferrante Gonzagua, qui se trouvait par
dévotion à Loretto, de lui prêter dix écus pour continuer son voyage.
Le gouverneur de Loretto, informé par don Ferrante de la présence du
Tasse, sortit en grand cortége pour complimenter le poëte et pour lui
offrir tout ce qui pourrait faciliter et honorer sa visite au
sanctuaire. Le Tasse accomplit pieusement le pèlerinage, et composa
une ode à la Vierge, pleine d'invocation et de repentir. Soulagé par
le voeu qu'il avait fait à son autel de ne plus consacrer ses chants
qu'aux choses immortelles, il reprit à cheval la route de Rome, y
arriva le 4 novembre, et descendit chez Scipion Gonzague, qui le reçut
en père.
Ses lettres du commencement de novembre débordent de joie et de
félicitations qu'il s'adresse à lui-même, pour avoir accompli son
projet de venir chercher la santé, le repos, la gloire à Rome. Ses
lettres, à la fin du même mois, portent déjà l'accent du
désillusionnement et de la plainte. «Je suis à Rome, écrit-il, et, à
mon inconcevable peine, j'y vois déjà le renversement de toutes mes
espérances; je suis au désespoir, surtout par la nécessité où je me
vois de devenir encore un courtisan, métier dont j'abhorre le nom,
sans parler de la chose; mais, plutôt que de le recommencer, je
m'enfuirai dans un désert, tant je suis las des cours et du monde!»