La réclusion du Tasse dans une chambre basse d'un hospice de fous, la
solitude, la honte, l'abjection, l'appareil de la force, le
tête-à-tête avec ses pensées quelquefois lucides, souvent égarées, le
désespoir enfin, déchirant ses mains contre des murailles sourdes et
insensibles, aggravèrent péniblement l'état mental du prisonnier, et
l'irritèrent jusqu'à la frénésie. Une tradition unanime de Ferrare
accuse le prieur de l'hôpital Sainte-Anne, nommé _Mosti_, d'avoir
aggravé par sa dureté et par son mépris la triste situation du malade.
Ce Mosti était un de ces vils envieux de la gloire vivante, qui ne
pardonnent pas à un de leurs contemporains de rivaliser avec les
grands hommes ensevelis et consacrés dans leur gloire acquise. Il
était fanatique de l'Homère de Ferrare, le divin Arioste; et le crime
du Tasse, à ses yeux, était d'oser entrer en parallèle avec cette
mémoire. Il jouissait d'humilier les partisans du Tasse en leur
montrant leur idole dégradée et privée de sens dans une loge de fous.
C'est à ce prieur de Sainte-Anne qu'on attribue généralement les
indignes traitements qui déshonorèrent la cour de Ferrare. Mais ce
prieur avait auprès de lui un neveu d'un âge tendre, nommé Julio
Mosti, qui compensait autant qu'il était en lui par ses assiduités,
ses entretiens, ses tendresses, la dureté de son oncle. Les jeunes
gens et les femmes, ces deux charités visibles des malheureux, sont
partout la Providence des persécutés: on trouve toujours un disciple
ou une femme au pied de l'instrument du supplice, au seuil du cachot
ou sur la pierre des sépulcres.
Le Tasse dut ses premières consolations à ce jeune homme, qui fit sans
doute rougir son oncle de son inhumanité. Il reprit assez de calme
pour écrire à Scipion Gonzague une élégie de sa propre misère.
«Hélas! malheureux que je suis, dit-il dans cette lettre à Scipion
Gonzague; moi qui ai été assez prédestiné pour écrire, outre deux
poëmes épiques du ton le plus héroïque, quatre tragédies, et tant
d'ouvrages en prose pour le charme ou pour l'utilité du genre humain;
moi qui me flattais de terminer ma vie dans une nuée de gloire, j'ai
perdu toute perspective d'honneur et de renommée! Je me regarderais
maintenant comme trop heureux si je pouvais seulement, sans crainte du
poison, étancher à satiété la soif qui me consume, et, comme l'homme
de la condition la plus vulgaire, passer mes jours en paix, mais
libre, dans quelque pauvre chaumière de paysan! Ce serait assez pour
moi de n'y être pas avili, et, si je ne pouvais pas y vivre à la
manière des hommes, de pouvoir du moins y boire à ma soif comme les
brutes qui se désaltèrent aux ruisseaux et aux fontaines!... La
crainte surtout d'une prison perpétuelle accroît ma mélancolie! Les
indignités que je subis l'augmentent encore; la squalidité de ma
barbe, mes cheveux hérissés, mon costume délabré, la saleté de mon
linge, les immondices de mon cachot, me pénètrent de répugnance; mais,
par-dessus tout, je suis obsédé par la solitude, qui fut toujours ma
plus cruelle ennemie, tellement qu'à l'époque où j'étais le mieux
portant, après quelques heures de solitude, j'étais obligé de sortir
pour aller chercher la compagnie des hommes. Je suis sûr que si un
seul de ceux qui ont nourri pour moi le plus léger attachement me
voyait dans cet état, il ne pourrait s'empêcher de fondre en larmes de
compassion.»
Jules Mosti se cachait de son oncle pour transmettre ces lettres du
Tasse et lui rapporter les réponses. Le Tasse s'était vivement attaché
à ce jeune homme; il lui communiquait les vers qu'il composait encore
dans sa prison, et lui permettait d'en prendre des copies sous ses
yeux. Une de ces poésies les plus pathétiques est l'ode qu'il adressa
à Lucrézia et à Léonora, les deux soeurs de son persécuteur, les deux
amies de ses belles années.
«À vous deux, disent ces vers, nées dans le même sein, nourries toutes
petites ensemble du même lait!... À vous, les deux soeurs du grand et
invincible Alphonse! C'est à vous que je m'adresse! À vous, en qui
brillent dans une si parfaite harmonie l'honnêteté, le génie,
l'honneur, la beauté, la gloire!... C'est à vous que je veux raconter
ma disgrâce, et retracer, hélas! à moitié, à travers mes sanglots,
l'histoire de mes malheurs! C'est en vous que je veux raviver quelque
mémoire de moi et quelque mémoire de vous-mêmes!... votre accueil si
gracieux, mes belles années écoulées près de vous, ce que je suis, ce
que je fus, ce que j'implore, le lieu où je languis, ce qui m'y
conduisit, ce qui m'y renferma, hélas! ce qui m'inspira confiance et
ce qui me perdit!
«Tout cela, je vous le rappelle en pleurant, ô vous! deux illustres
descendantes des rois et des héros! Et si les paroles manquent à mon
angoisse, les larmes abondent à défaut des vers; je pleure malheureux
et je repleure les lyres, les trompettes, les couronnes de laurier,
les études, les plaisirs, les affaires, les banquets, les loges, les
palais où je fus avec vous, tantôt noble serviteur, tantôt compagnon
familier de vos fêtes!... Je pleure ma liberté, ma santé, hélas! et
les lois de l'humanité violées en moi!...
«Quoi donc me sépare aujourd'hui des autres fils d'Adam? Et quelle
Circé m'a relégué parmi les brutes?... hélas! dans un état pire
encore!... Car, ou dans le tronc, ou dans le rameau, l'oiseau vient
s'abriter et construire son nid, et la bête féroce choisit sa tanière;
la nature les guide et leur offre les eaux pures, douces,
rafraîchissantes, le pré, la colline, la montagne; respirant l'air
salubre et vital, le ciel libre et la lumière qui les enveloppe, les
réchauffe, les ravive...
«Ah! j'ai mérité mes peines! J'ai été coupable, je le confesse! Mais
coupable de la langue, non du coeur! Et maintenant, je demande pitié!
Et si vous, vous ne compatissez pas, qui compatira? qui implorera pour
moi dans mes détresses, si vous, vous n'implorez pas?
«Va donc où je t'adresse, ô ma plainte! Le bonheur n'est pas avec moi;
et, là où tu vas, si tu ne vas pas avec confiance, il n'y a plus de
confiance à avoir ici-bas.»