V.

La réclusion du Tasse dans une chambre basse d'un hospice de fous, la

solitude, la honte, l'abjection, l'appareil de la force, le

tête-à-tête avec ses pensées quelquefois lucides, souvent égarées, le

désespoir enfin, déchirant ses mains contre des murailles sourdes et

insensibles, aggravèrent péniblement l'état mental du prisonnier, et

l'irritèrent jusqu'à la frénésie. Une tradition unanime de Ferrare

accuse le prieur de l'hôpital Sainte-Anne, nommé _Mosti_, d'avoir

aggravé par sa dureté et par son mépris la triste situation du malade.

Ce Mosti était un de ces vils envieux de la gloire vivante, qui ne

pardonnent pas à un de leurs contemporains de rivaliser avec les

grands hommes ensevelis et consacrés dans leur gloire acquise. Il

était fanatique de l'Homère de Ferrare, le divin Arioste; et le crime

du Tasse, à ses yeux, était d'oser entrer en parallèle avec cette

mémoire. Il jouissait d'humilier les partisans du Tasse en leur

montrant leur idole dégradée et privée de sens dans une loge de fous.

C'est à ce prieur de Sainte-Anne qu'on attribue généralement les

indignes traitements qui déshonorèrent la cour de Ferrare. Mais ce

prieur avait auprès de lui un neveu d'un âge tendre, nommé Julio

Mosti, qui compensait autant qu'il était en lui par ses assiduités,

ses entretiens, ses tendresses, la dureté de son oncle. Les jeunes

gens et les femmes, ces deux charités visibles des malheureux, sont

partout la Providence des persécutés: on trouve toujours un disciple

ou une femme au pied de l'instrument du supplice, au seuil du cachot

ou sur la pierre des sépulcres.

Le Tasse dut ses premières consolations à ce jeune homme, qui fit sans

doute rougir son oncle de son inhumanité. Il reprit assez de calme

pour écrire à Scipion Gonzague une élégie de sa propre misère.

«Hélas! malheureux que je suis, dit-il dans cette lettre à Scipion

Gonzague; moi qui ai été assez prédestiné pour écrire, outre deux

poëmes épiques du ton le plus héroïque, quatre tragédies, et tant

d'ouvrages en prose pour le charme ou pour l'utilité du genre humain;

moi qui me flattais de terminer ma vie dans une nuée de gloire, j'ai

perdu toute perspective d'honneur et de renommée! Je me regarderais

maintenant comme trop heureux si je pouvais seulement, sans crainte du

poison, étancher à satiété la soif qui me consume, et, comme l'homme

de la condition la plus vulgaire, passer mes jours en paix, mais

libre, dans quelque pauvre chaumière de paysan! Ce serait assez pour

moi de n'y être pas avili, et, si je ne pouvais pas y vivre à la

manière des hommes, de pouvoir du moins y boire à ma soif comme les

brutes qui se désaltèrent aux ruisseaux et aux fontaines!... La

crainte surtout d'une prison perpétuelle accroît ma mélancolie! Les

indignités que je subis l'augmentent encore; la squalidité de ma

barbe, mes cheveux hérissés, mon costume délabré, la saleté de mon

linge, les immondices de mon cachot, me pénètrent de répugnance; mais,

par-dessus tout, je suis obsédé par la solitude, qui fut toujours ma

plus cruelle ennemie, tellement qu'à l'époque où j'étais le mieux

portant, après quelques heures de solitude, j'étais obligé de sortir

pour aller chercher la compagnie des hommes. Je suis sûr que si un

seul de ceux qui ont nourri pour moi le plus léger attachement me

voyait dans cet état, il ne pourrait s'empêcher de fondre en larmes de

compassion.»

Jules Mosti se cachait de son oncle pour transmettre ces lettres du

Tasse et lui rapporter les réponses. Le Tasse s'était vivement attaché

à ce jeune homme; il lui communiquait les vers qu'il composait encore

dans sa prison, et lui permettait d'en prendre des copies sous ses

yeux. Une de ces poésies les plus pathétiques est l'ode qu'il adressa

à Lucrézia et à Léonora, les deux soeurs de son persécuteur, les deux

amies de ses belles années.

«À vous deux, disent ces vers, nées dans le même sein, nourries toutes

petites ensemble du même lait!... À vous, les deux soeurs du grand et

invincible Alphonse! C'est à vous que je m'adresse! À vous, en qui

brillent dans une si parfaite harmonie l'honnêteté, le génie,

l'honneur, la beauté, la gloire!... C'est à vous que je veux raconter

ma disgrâce, et retracer, hélas! à moitié, à travers mes sanglots,

l'histoire de mes malheurs! C'est en vous que je veux raviver quelque

mémoire de moi et quelque mémoire de vous-mêmes!... votre accueil si

gracieux, mes belles années écoulées près de vous, ce que je suis, ce

que je fus, ce que j'implore, le lieu où je languis, ce qui m'y

conduisit, ce qui m'y renferma, hélas! ce qui m'inspira confiance et

ce qui me perdit!

«Tout cela, je vous le rappelle en pleurant, ô vous! deux illustres

descendantes des rois et des héros! Et si les paroles manquent à mon

angoisse, les larmes abondent à défaut des vers; je pleure malheureux

et je repleure les lyres, les trompettes, les couronnes de laurier,

les études, les plaisirs, les affaires, les banquets, les loges, les

palais où je fus avec vous, tantôt noble serviteur, tantôt compagnon

familier de vos fêtes!... Je pleure ma liberté, ma santé, hélas! et

les lois de l'humanité violées en moi!...

«Quoi donc me sépare aujourd'hui des autres fils d'Adam? Et quelle

Circé m'a relégué parmi les brutes?... hélas! dans un état pire

encore!... Car, ou dans le tronc, ou dans le rameau, l'oiseau vient

s'abriter et construire son nid, et la bête féroce choisit sa tanière;

la nature les guide et leur offre les eaux pures, douces,

rafraîchissantes, le pré, la colline, la montagne; respirant l'air

salubre et vital, le ciel libre et la lumière qui les enveloppe, les

réchauffe, les ravive...

«Ah! j'ai mérité mes peines! J'ai été coupable, je le confesse! Mais

coupable de la langue, non du coeur! Et maintenant, je demande pitié!

Et si vous, vous ne compatissez pas, qui compatira? qui implorera pour

moi dans mes détresses, si vous, vous n'implorez pas?

«Va donc où je t'adresse, ô ma plainte! Le bonheur n'est pas avec moi;

et, là où tu vas, si tu ne vas pas avec confiance, il n'y a plus de

confiance à avoir ici-bas.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 54 / 254 题