La maladie du Tasse avait des accès et des intermittences qui
laissaient au malade l'exercice de son génie. Les conseils du cardinal
Albano, les bontés du marquis d'Este, les admirations de la princesse
Marie de Savoie et des dames de la cour pour le poëte qui avait élevé
dans son poëme les femmes jusqu'à l'héroïsme, rassurèrent
l'imagination du Tasse. Quelques-uns des vers écrits par lui à cette
époque, pour une des cinq dames qui suivaient la princesse de Savoie,
attestent que l'image de Léonora avait fait place à une autre image,
qui n'éclairait pas seulement, mais qui consumait son coeur.
«Je loue les autres et je les admire,» dit-il dans ces vers à la belle
inconnue; «mais toi, je te célèbre et je t'adore! Je marche à ta
seule clarté; ta pensée féconde mon génie; ta présence tempère et
rafraîchit seule les brûlures de mon coeur; toutes les fleurs et tous
les fruits que j'ai pu cueillir dans les saisons de mon printemps et
de mon été, ne sont que les parures destinées à orner ton autel dans
les jours de fête qui me restent!»
De tels amours retentissant dans de tels vers à Turin, à Ferrare,
chantés dans le palais même de l'oncle de Léonora, n'auront-ils pas
été le plus douloureux dédain ou le plus cruel outrage à cette
infortunée princesse, si Léonora a été pour le Tasse plus qu'une
bienfaitrice et une amie? Mais cet amour même et l'enthousiasme de la
cour, à Turin, ne purent prévaloir sur l'inconstance du poëte. Il
écrivit, au printemps de 1579, à son protecteur le cardinal Albano,
pour lui retirer les paroles données et pour réclamer son intervention
auprès du duc de Ferrare. Après cette seconde évasion, il réclamait
l'autorisation d'un second retour; le duc Alphonse accorda tout au
cardinal, retour, traitement, somme d'argent pour le voyage, amnistie,
faveur.
Le marquis d'Este s'efforça en vain de modérer cette impatience de
quitter Turin; il engagea amicalement le poëte à attendre quelques
semaines, après lesquelles il le conduirait lui-même à Ferrare et le
réconcilierait avec son neveu Alphonse. Le Tasse n'écouta rien; il
arriva inopinément et inopportunément à Florence, la veille du jour où
Alphonse allait épouser, en troisièmes noces, Marguerite de Gonzague,
fille du duc de Mantoue. Dans la préoccupation de cette noce et de ces
fêtes, au milieu du concours de princes et de princesses accourus de
toute l'Italie pour y assister, le retour du Tasse fut inaperçu, le
bruit de sa démence éloignait de lui les indifférents; la duchesse
d'Urbin, Léonora elle-même, affligées des outrages que les évasions et
les accusations du Tasse avaient faites à la réputation de leur frère
et à la gloire de leur maison, étaient refroidies, au moins en
apparence, pour le poëte. Le Tasse oublia qu'il avait à se faire
pardonner des torts plus qu'à exiger des faveurs. Sa colère, contre
l'oubli dans lequel on le laissait, s'emporta publiquement jusqu'aux
plus violentes invectives contre la maison d'Este.
Alphonse, à qui ces outrages furent rapportés, fit emprisonner le
Tasse, soit comme malade, soit comme criminel d'État, dans l'hôpital
Sainte-Anne de Ferrare, maison qui servait à la fois d'hospice aux
infirmes, de prison aux coupables, de refuge aux insensés. C'est de ce
jour que le prince, jusque-là indulgent et même généreux, mérita et
assuma sur son nom les malédictions de la postérité. Le Tasse était
trop sacré pour être traité en fou, il était trop fou pour être traité
en criminel, il était trop malheureux pour être jeté sans pitié à ces
gémonies des vivants, parmi les balayures du monde. Un accès de
délire, dont la nature seule était coupable, n'était pas un crime;
Alphonse, en le punissant comme d'un crime, devint plus criminel que
sa victime.
Tous les écrivains du temps se sont efforcés de découvrir les motifs
d'une cruauté si contraire aux sentiments qu'Alphonse avait manifestés
jusque-là pour le Tasse: les uns ont aggravé cette cruauté en
prétendant que la démence du Tasse était une calomnie et un prétexte;
les autres l'ont attribuée à la découverte des amours du Tasse et de
Léonora; le plus grand nombre, à la crainte que le Tasse libre n'allât
porter à quelque autre cour d'Italie la gloire de son génie et la
dédicace de son poëme. Aucun de ces motifs n'explique la dure
captivité du poëte; nous avons trop de preuves de la réalité de sa
démence, nous avons trop d'indices de l'innocence de Léonora; les
deux évasions du Tasse des États de Ferrare, avant cette captivité,
sont le démenti, de fait, le plus formel à ces suppositions.
Quelle gloire pouvait retirer la maison d'Este d'une dédicace d'un
poëme qui lui était déjà dédié, arrachée par sept ans de captivité aux
yeux de l'Italie entière? Cette gloire, arrachée par la torture,
n'aurait-elle pas été au contraire la flétrissure éternelle
d'Alphonse, devenu le bourreau de son poëte? Les papes, les cardinaux
à Rome, les Médicis à Florence, les Gonzague à Mantoue, les Sforza à
Milan, la maison de Savoie à Turin, la république de Venise, où le
Tasse comptait déjà tant d'admirateurs et tant d'amis, n'allaient-ils
pas protester unanimement contre l'ignominie de la maison d'Este?
Cette supposition impliquerait d'ailleurs le mystère le plus profond
répandu par Alphonse sur l'état d'esprit et sur le supplice de sa
victime. Or le Tasse avait promené partout sa démence ou sa
mélancolie; il avait été incarcéré en pleine publicité, au milieu des
fêtes d'un mariage, en présence de tous les princes et de tous les
ministres d'Italie rassemblés à Ferrare pour ces fêtes.
Les seuls motifs plausibles auxquels on puisse raisonnablement
attribuer la cruauté et la brutalité de l'emprisonnement du Tasse sont
donc une démence réitérée et presque incurable, et l'odieuse
impatience que les nouveaux accès de cette démence avaient suscitée
contre le Tasse dans l'esprit du duc de Ferrare. Le crime de ce prince
fut de vouloir, ou punir un insensé qui n'avait pas conscience de son
délire, ou guérir par la sévérité et par la violence un délire sacré
qui ne pouvait être guéri que par la douceur, la compassion et la
charité. Le prince, en agissant ainsi, fut plus insensé que le poëte,
et plus féroce que la nature: l'amitié se lassa en lui, et l'ami se
changea en persécuteur. C'est par là qu'il encourut les justes
malédictions de la postérité. Les grands hommes sont sacrés par la
nature et par la Providence. Dieu, qui a donné le génie en garde aux
princes ou aux nations, ne le donna pas comme un jouet que ces princes
ou ces nations peuvent rejeter ou briser selon leur caprice, mais
comme un dépôt dont ils doivent compte à la postérité. Malheur aux
princes ou aux républiques qui méconnaissent, qui persécutent ou qui
négligent ces élus de l'avenir: les infortunes des grands hommes sont
l'éternelle accusation des nations ou des souverains.