La réponse véritablement paternelle du cardinal Albano à cette lettre
est un modèle de charité samaritaine; elle ne confirme que trop les
accusations que le Tasse portait contre lui-même; la voici. Si la
première mouille les yeux de pitié, la seconde les mouille
d'admiration; il est impossible de n'être pas aussi convaincu
qu'attendri en lisant ces touchantes paroles:
«Illustre seigneur!
«Vous ne pourriez avoir trouvé une meilleure méthode pour obtenir
votre pardon, recouvrer votre honneur, et pour me consoler moi et vos
amis, que de confesser vos torts et de détruire vous-même, dans tous
les esprits, une opinion aussi ridicule qu'odieuse (ses prétendues
persécutions). Dieu fasse que vous reconnaissiez pleinement votre
erreur, et que cela vous soit une leçon pour l'avenir! Et cela sera
ainsi, je l'espère, car je vous jure, sur mon honneur, qu'il n'y a
personne au monde qui vous persécute ou qui songe seulement à vous
nuire ou à vous menacer; mais, au contraire, chacun vous aime et
désire ardemment que vous viviez....
«Vos craintes, vos suspicions, sont, je vous assure, complétement
imaginaires; chassez-les donc, je vous en conjure, de votre esprit! Si
vous le faites, nous vous chérirons et nous vous honorerons tous; si
vous ne le faites pas, vous perdrez à la fois votre santé et votre
honneur; et, malgré votre sollicitude à fuir la mort, dont vous vous
croyez poursuivi, en errant comme vous faites, tantôt ici, tantôt là,
il n'est pas douteux que cette vie vagabonde ne soit précisément pour
vous votre perte; croyez-en quelqu'un qui vous aime avec tant de
tendresse que moi. Tranquillisez-vous, et livrez-vous à vos travaux
littéraires; jouissez d'être auprès du marquis d'Este, qui est un si
noble et si vertueux protecteur; en outre, comme il faut enfin laisser
sur les chemins cette humeur maladive qui vous travaille, et que cela
ne peut avoir lieu sans quelques remèdes de médecins, résignez-vous à
vous laisser gouverner pour votre santé par les médecins et à obéir
aux conseils de vos protecteurs et de vos amis, au nombre desquels
sachez bien que je suis et que je serai toujours celui qui vous
chérira et qui vous soignera avec le plus de tendresse!
«Que Dieu vous ait sous sa sainte protection!... Rome, le 29 novembre
1578.»
Qu'opposer à des témoignages pareils, quand on considère que le
cardinal Albano était un ami des Médicis peu favorable à la maison
d'Este? Qu'opposer aussi à cette protection empressée du marquis
Philippe d'Este, prodiguée à un poëte qui aurait été poursuivi par la
haine de son neveu Alphonse, pour cause du déshonneur de Léonora, sa
nièce? Tout proteste, dans les faits et dans les paroles, contre toute
persécution du Tasse à cette époque.