«Cornélia, sa soeur, non contente d'entourer de ses soins et de sa
tendresse le frère qui lui était rendu, voulut affermir encore sa
convalescence par les soins des plus habiles médecins de Salerne et
de Naples. Le Tasse suivit sous ses yeux le traitement que ces hommes
de l'art appliquaient au soulagement de la mélancolie, traitement
conforme à celui qu'il avait suivi à Ferrare, mais secondé ici par
l'air natal, la sécurité, la sollicitude d'une soeur.»
La force revint avec la santé; mais l'inquiétude d'esprit revint avec
la force. À peine le Tasse fut-il rentré dans la pleine possession de
son intelligence, qu'il commença à se fatiguer de ce repos, cherché si
loin et à travers tant d'aventures. La privation de ses livres,
laissés à Ferrare, de ses manuscrits, du bruit de sa renommée qui
s'amortissait dans la solitude à Sorrente; la monotonie de la maison
rustique de sa soeur; la société douce, mais stérile, de ses deux
neveux, dont l'enfance ne s'élevait pas assez haut pour lui dans la
sphère de la poésie et de la philosophie qu'il habitait à la cour de
Ferrare; peut-être même l'absence de ces agitations de l'esprit qui
fatiguent la vie, mais qui l'occupent, ne tardèrent pas à lui faire
désirer un autre séjour. Il est juste d'ajouter à cette inconstance du
poëte le sentiment délicat de la gêne que sa présence imposait à une
soeur dont l'indigence suffisait à peine à la nourriture de ses deux
fils et de ses deux filles. Ce sentiment perce dans une lettre du
Tasse à un de ses amis:
«Tu verras de plus, dit-il, dans une lettre écrite par ma soeur, son
extrême pauvreté, et la nécessité où je suis de venir à son aide, et
comment, dans un si excessif dénûment, moi-même j'ai été obligé
cependant de lui donner quelque assistance.»
Tous ces motifs, et peut-être aussi le remords d'avoir attristé le
coeur de sa constante protectrice Léonora, dont la tendresse survivait
à ses propres inconstances, retournèrent ses pensées vers Ferrare. Il
écrivit, à l'insu de sa soeur, des lettres de repentir au duc, à la
duchesse d'Urbin, à Léonora. Léonora seule lui répondit, avec l'accent
découragé d'une tendresse qui n'espère plus de retour, mais qui
n'abandonne pas même celui dont elle désespère.
Ce silence du duc de Ferrare et de la duchesse d'Urbin inquiéta de
nouveau le Tasse sur la réception qui l'attendait à cette cour. Il
voulut se prémunir contre le ressentiment d'Alphonse en intéressant à
sa cause les deux ambassadeurs de ce prince résidant à Rome. Ces
ambassadeurs, ainsi que le cardinal Albano, intercédèrent pour lui
auprès du duc de Ferrare; ils obtinrent, non sans peine, pour leur
protégé l'autorisation de retourner à cette même cour d'où il s'était
évadé si peu de mois auparavant. Ils assurèrent que, bien que sa
guérison ne fût pas complète, on pouvait espérer que son repentir et
sa raison le rendraient digne de recouvrer la faveur de ses
protecteurs.
Alphonse répondit de sa propre main au cardinal Albano une lettre que
nous possédons, et qui prouve assez que le séquestre mis sur les
papiers et sur les poésies du Tasse à Ferrare, n'avait d'autre objet
que d'en prévenir la destruction par les mains d'un insensé, dans un
de ses accès de mélancolie.
«J'ai tardé à répondre, dit Alphonse au cardinal Albano, à la lettre
que vous m'avez écrite concernant Torquato, parce que je désirais vous
envoyer ses manuscrits en même temps que ma réponse. Une très-grave
indisposition de ma soeur, la duchesse d'Urbin, m'a empêché jusqu'ici
de les recueillir tous, car un certain nombre de ces écrits sont entre
les mains de la duchesse. Nous nous occupons maintenant de les
rassembler, et ils seront bientôt en ordre; je vous le fais savoir,
et je désire que vous le fassiez savoir à la soeur du Tasse, parce
que cette dame a écrit, à moi et à ma soeur, sur cet objet; ils seront
remis aussitôt que possible entre vos mains, ou aux mains du Tasse
lui-même; et, de plus, on aura pour lui les plus grands égards et les
plus grandes sollicitudes, non-seulement en paroles, mais en faits...»
Le Tasse, malgré les conseils du cardinal Albano, qui s'efforçait de
le retenir à Rome, était impatient de retourner à Ferrare; le duc
finit par y consentir.
«En ce qui touche Torquato,» écrivit le duc, le 22 mai 1578, à son
ambassadeur à Rome, «mon intention est que vous lui disiez qu'il est
libre de faire ce qui lui conviendra, et que s'il veut revenir vers
nous, nous serons nous-mêmes satisfaits de le recevoir. Il sera
préalablement nécessaire cependant de constater qu'il a été réellement
affligé de mélancolie, et que ces soupçons de malice et de prétendues
persécutions qu'il a semés contre nous en Italie, n'ont pas d'autre
origine que cette humeur mélancolique; en preuve de ceci est cette
accusation absurde qu'il nous a imputée d'avoir eu l'intention de le
mettre à mort, quoique nous l'ayons toujours caressé et traité avec
la plus extrême faveur; il m'eût été bien facile d'exécuter ce
sinistre projet, si j'avais eu jamais la démence de le concevoir.
«Pour ces motifs, s'il désire revenir, il faut qu'il prenne d'abord la
résolution bien arrêtée de se tenir en repos, et de se laisser traiter
de sa maladie par les médecins. Quant à ce qui regarde ses soupçons et
les expressions dont il s'est servi par le passé, je ne l'en accuse
pas; seulement, une fois qu'il sera ici, s'il ne consent pas à se
laisser traiter et soigner, nous donnerons des ordres pour qu'il soit
expulsé définitivement de nos États, avec défense d'y jamais rentrer.
Ce que je viens de dire suffit s'il se détermine à revenir; s'il
préfère rester à Rome ou ailleurs, nous donnerons ordre pour que les
choses qui lui appartiennent et qui sont entre les mains de Coccapani
(ami du Tasse, écuyer du prince) lui soient adressées, et il peut
écrire sur cela à Coccapani.»
Y a-t-il une meilleure preuve qu'une telle lettre, que le duc Alphonse
ne tendait point de piége au Tasse pour l'attirer dans ses États, et
pour l'y plonger dans les cachots? Y a-t-il une preuve plus évidente
qu'Alphonse ne punissait pas dans le Tasse l'audace d'aimer sa soeur
Léonora? Comment ce prince, s'il avait eu l'arrière-pensée de torturer
le Tasse dans ses cachots, aurait-il employé ses ambassadeurs à le
détourner de revenir dans ses États? Comment aurait-il mis des
conditions si sensées et si bien stipulées d'avance à ce retour?
Comment enfin, si la présence du Tasse à sa cour et son amour pour sa
soeur avaient été le scandale et l'offense du Tasse envers lui,
aurait-il permis au poëte de revenir auprès de cette même soeur, et de
renouveler publiquement l'offense dont il avait à se plaindre? Il
faudrait supposer Alphonse plus insensé que sa victime! Ces
suppositions n'ont aucune base réellement historique. La vérité est
moins poétique et plus nette; mais elle est la vérité; il faut la
dire, dût-elle renverser les hypothèses entièrement chimériques bâties
par les romanciers sur le scandale de la passion de Torquato pour
Léonora. C'est peu connaître l'Italie et les moeurs de ses cours
voluptueuses, que de supposer qu'un amour chevaleresque entre un
gentilhomme de haute naissance, devenu le plus grand homme d'Italie,
et une princesse libre de sa main et de son coeur, chérie de son
frère, honorée de toute la cour, eût été un crime si monstrueux et si
irrémissible aux yeux d'Alphonse. Si ce prince avait eu sur les
sentiments de sa soeur une si inquiète susceptibilité, comment
aurait-il rapproché depuis tant d'années le Tasse de Léonora? Comment
aurait-il encouragé la familiarité littéraire et domestique entre ses
deux soeurs et le poëte courtisan, ornement de sa cour? Comment, au
commencement de la mélancolie du Tasse, aurait-il remis lui-même le
malade aux soins de Léonora, son amie, dans la solitude de la maison
de plaisance qu'elle habitait pendant l'été? Comment la douce et
tendre Léonora, devenue riche par l'héritage de sa mère, et confidente
nécessaire de la fuite du Tasse, aurait-elle laissé son amant
s'évader, sans habits et sans argent, de Bello Sguardo? Comment,
enfin, instruite comme elle devait l'être des ressentiments de son
frère, n'aurait-elle pas déconseillé à cet amant de revenir se livrer
à la vengeance d'Alphonse?
Nous verrons, dans la suite du récit, que cette supposition,
incompatible avec le caractère, la vertu, la situation de Léonora, n'a
pas plus de réalité dans le caractère et dans la conduite du Tasse
lui-même. D'un côté, une tendre admiration mêlée de pitié pour le
génie d'un grand poëte, qui était en même temps le plus beau et le
plus héroïque des jeunes courtisans de la maison d'Este; une
reconnaissance chevaleresque et poétique de l'autre côté pour une
femme accomplie, que son rang et sa piété élevaient au-dessus des
soupçons: voilà les seuls rapports que l'histoire sérieuse puisse
constater entre Léonora et le Tasse. Nous sommes obligé d'ajouter que,
si le Tasse eut des torts à se reprocher dans le cours de ses
relations avec la belle et tendre Léonora, ce ne furent pas des torts
de passion, mais des torts d'inconstance, et peut-être d'ingratitude.
Mais on ne peut accuser de rien un infortuné comme le Tasse et comme
J.-J. Rousseau, dont l'imagination égare le coeur. Plût à Dieu que le
crime du Tasse eût été l'excès d'amour pour Léonora! L'origine de
cette démence en honorerait au moins les conséquences, et, au lieu de
plaindre un malade dans un hospice, on adorerait en lui une victime
dans son cachot!