XII.

Cette soeur du Tasse, Cornélia, objet, comme on l'a vu, de tant de

sollicitude de son père et de son frère, avait été mariée malgré eux,

par ses oncles avides, à un gentilhomme de Sorrente, nommé Mazio

Sersale, qui l'aimait, à condition qu'il ne réclamerait jamais la

fortune de sa femme dans la dot de leur soeur Porcia, femme de

Bernardo Tasso. Dix-huit années s'étaient écoulées depuis ce mariage;

la jeune et belle Cornélia était devenue une grave et tendre mère de

famille; elle avait perdu son mari; elle continuait à vivre seule et

dans une médiocrité presque indigente dans sa maison à Sorrente, sans

autre fortune que les orangers et les figuiers du petit domaine de ses

pères. Elle ne savait presque rien de son père et de son frère, si ce

n'est que l'un était mort, et que l'autre était devenu un chevalier et

un poëte de renom à la cour de la maison d'Este, à Ferrare. Elle

espérait que ce frère, si chéri d'elle dans son enfance, protégerait

un jour de sa fortune et de son crédit ses petits enfants. Un bruit

vague de disgrâce et de revers était cependant venu jusqu'à elle, par

les Franciscains du couvent de Salerne et de Sorrente, qui

correspondaient avec leurs frères de Ferrare; et ces revers, loin

d'attiédir ses tendresses pour ce frère absent, n'avaient fait qu'y

ajouter la sollicitude et la pitié.

Cependant le Tasse, ayant laissé Rome et la mer sur sa droite, s'était

enfoncé dans les vallées des Abruzzes. C'est une chaîne abrupte et

boisée de montagnes habitées par des pasteurs; elles s'avancent comme

un long cap entre le golfe de Gaëte, le golfe de Naples et le golfe de

Salerne, à peine séparé de Sorrente par un haut promontoire, en

approchant de San-Germano, d'Itri, de Fondi, de Gaëte et de Naples. Le

Tasse, soit qu'il craignît d'être reconnu par des émissaires du duc de

Ferrare lancés à sa poursuite, soit plutôt que, par suite de sa

maladie mentale, il voulût éprouver sa soeur elle-même avant de se

découvrir à elle, changea ses habits de gentilhomme, usés et déchirés

par la longue route, contre les habits d'un berger des Abruzzes. C'est

dans ce costume, que sa barbe négligée et son teint hâlé par le

soleil rendaient plus complet et plus vraisemblable, qu'il arriva

enfin quelques jours après à la porte de sa soeur.

Ici, nous le laisserons, pour ainsi dire, parler lui-même par la

bouche de son ami, le marquis Manso, à qui il raconta depuis la scène

véritablement homérique ou biblique de sa reconnaissance par sa soeur.

«Étant entré dans le village et dans la maison de sa soeur, il la

trouva seule, dit-il, avec ses servantes, car elle était maintenant

veuve, et ses deux fils en bas âge n'étaient pas en ce moment à la

maison. Ayant été introduit auprès d'elle, il s'annonça comme un

messager chargé de lui apporter des lettres et des nouvelles de son

frère. Ces lettres, que la soeur ouvrit avec empressement, disaient

que Torquato courait des dangers extrêmes pour sa vie, à moins qu'il

ne fût sauvé par l'assistance de sa soeur, à laquelle il demandait

quelques lettres de recommandation dont il avait le plus pressant

besoin. Il s'en référait pour les détails aux explications que le

messager donnerait de vive voix à Cornélia.

«Consternée et terrifiée par cette lecture, Cornélia, après avoir

fait rafraîchir le faux berger, couvert de sueur et de poussière, se

hâta de lui demander les explications annoncées par la lettre de son

frère. Le Tasse, exagérant dans ce récit les périls imaginaires

auxquels il se croyait exposé, raconta une histoire si vraisemblable,

en termes si pathétiques, que sa soeur s'évanouit de terreur et de

tendresse en l'écoutant. Convaincu alors de l'amour de sa soeur pour

lui, et se reprochant à lui-même une feinte qui avait causé tant

d'angoisses à Cornélia, il commença à la rassurer avec de meilleures

paroles, et il finit par se découvrir à elle pour ce qu'il était, mais

peu à peu, néanmoins, et par degrés, de peur que la surprise et la

joie, succédant sans préparation à tant de douleur, ne lui causassent

un autre évanouissement qui, cette fois, pourrait être mortel.

«Lorsque la tendre Cornélia fut instruite et tranquillisée, et qu'elle

eut pleinement entendu de la bouche de son frère les causes de sa

fuite et de son déguisement, elle résolut de le retenir secrètement

dans sa maison, sans révéler le mystère qu'à ses deux enfants et à ses

plus discrets familiers. On convint de dire aux autres que l'étranger

était un cousin venu de Bergame à Naples pour quelques affaires, et

qui avait voulu profiter du voisinage pour visiter pendant quelques

semaines ses parents de Sorrente.»

L'aspect des lieux où il avait respiré la première fleur de la vie, la

tendresse de cette soeur dont le coeur concentrait pour lui toute la

famille éteinte ou dispersée, celle de ses deux neveux à qui la mère

avait inculqué l'affection et l'enthousiasme pour cet oncle si grand

et si malheureux; cette hospitalité si sûre et si chaude, reçue dans

ces beaux lieux et pour ainsi dire dans l'âme même de cette soeur,

avaient produit, comme par enchantement, sur le Tasse tout l'effet

qu'il avait rêvé. Il avait dépouillé le vieil homme à chacun de ses

pas sur la route des Abruzzes. Il retrouvait en lui l'homme de ses

fraîches années. Le lieu, les montagnes, le climat, l'horizon, la mer,

achevaient le prodige; l'imagination se guérissait par les belles et

douces images de ce délicieux séjour.

«Le Tasse étant maintenant rendu à une complète sécurité,» dit son

confident le plus intime de cette période de sa vie, le marquis Manso,

«passa le reste de l'été dans la maison de sa soeur. On peut se

figurer son bonheur en se retrouvant ainsi sous le toit paternel, et

jouissant d'un bien-être qu'il n'avait jamais goûté que dans ses

souvenirs et à une époque où son jeune âge l'empêchait de l'apprécier

comme aujourd'hui. La beauté et la variété de ce site enchanté

complétaient sa joie. La contrée était délicieuse en toutes saisons et

favorable aux méditations de l'esprit, mais particulièrement riche en

fraîcheur et en douceur d'atmosphère, pendant ces étés où des chaleurs

excessives rendent les autres sites inhabitables. Ce bien-être à

Sorrente pendant les chaleurs vient du mouvement des vagues qui

lèchent les falaises, de l'ombre des arbres, de l'haleine continuelle

des brises du large, de la fraîcheur et de la limpidité des ruisseaux

qui tombent des montagnes de Salerne, qui murmurent entre les collines

et qui serpentent dans les vallées. Ajoutez-y la fertilité de ce vaste

plateau, la sérénité de l'air, le calme habituel des flots endormis

dans la baie, les oiseaux, les poissons, les fruits exquis qui

semblent rivaliser de saveur, d'abondance et de variété pour la table

de l'homme; et, certainement, quand on considère la réunion de tant de

beautés et de tant d'avantages dans un tel site, l'oeil et l'esprit

sont forcés de convenir que Sorrente est un vaste et miraculeux

jardin, tracé par la nature avec une admirable prodigalité de soins,

et perfectionné par l'art avec une diligente assiduité de travail.

Dans les promenades incessantes du Tasse, parmi les enchantements de

ce séjour natal, Antonio et Alessandro Sersale, ses deux neveux,

étaient ses compagnons et ses guides. Ces deux adolescents donnaient,

depuis leur enfance, les signes de cette bonté de caractère et de

cette grâce de manières qui les ont rendus depuis chers à tous les

proches et à tous leurs compatriotes.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 43 / 254 题