Cette soeur du Tasse, Cornélia, objet, comme on l'a vu, de tant de
sollicitude de son père et de son frère, avait été mariée malgré eux,
par ses oncles avides, à un gentilhomme de Sorrente, nommé Mazio
Sersale, qui l'aimait, à condition qu'il ne réclamerait jamais la
fortune de sa femme dans la dot de leur soeur Porcia, femme de
Bernardo Tasso. Dix-huit années s'étaient écoulées depuis ce mariage;
la jeune et belle Cornélia était devenue une grave et tendre mère de
famille; elle avait perdu son mari; elle continuait à vivre seule et
dans une médiocrité presque indigente dans sa maison à Sorrente, sans
autre fortune que les orangers et les figuiers du petit domaine de ses
pères. Elle ne savait presque rien de son père et de son frère, si ce
n'est que l'un était mort, et que l'autre était devenu un chevalier et
un poëte de renom à la cour de la maison d'Este, à Ferrare. Elle
espérait que ce frère, si chéri d'elle dans son enfance, protégerait
un jour de sa fortune et de son crédit ses petits enfants. Un bruit
vague de disgrâce et de revers était cependant venu jusqu'à elle, par
les Franciscains du couvent de Salerne et de Sorrente, qui
correspondaient avec leurs frères de Ferrare; et ces revers, loin
d'attiédir ses tendresses pour ce frère absent, n'avaient fait qu'y
ajouter la sollicitude et la pitié.
Cependant le Tasse, ayant laissé Rome et la mer sur sa droite, s'était
enfoncé dans les vallées des Abruzzes. C'est une chaîne abrupte et
boisée de montagnes habitées par des pasteurs; elles s'avancent comme
un long cap entre le golfe de Gaëte, le golfe de Naples et le golfe de
Salerne, à peine séparé de Sorrente par un haut promontoire, en
approchant de San-Germano, d'Itri, de Fondi, de Gaëte et de Naples. Le
Tasse, soit qu'il craignît d'être reconnu par des émissaires du duc de
Ferrare lancés à sa poursuite, soit plutôt que, par suite de sa
maladie mentale, il voulût éprouver sa soeur elle-même avant de se
découvrir à elle, changea ses habits de gentilhomme, usés et déchirés
par la longue route, contre les habits d'un berger des Abruzzes. C'est
dans ce costume, que sa barbe négligée et son teint hâlé par le
soleil rendaient plus complet et plus vraisemblable, qu'il arriva
enfin quelques jours après à la porte de sa soeur.
Ici, nous le laisserons, pour ainsi dire, parler lui-même par la
bouche de son ami, le marquis Manso, à qui il raconta depuis la scène
véritablement homérique ou biblique de sa reconnaissance par sa soeur.
«Étant entré dans le village et dans la maison de sa soeur, il la
trouva seule, dit-il, avec ses servantes, car elle était maintenant
veuve, et ses deux fils en bas âge n'étaient pas en ce moment à la
maison. Ayant été introduit auprès d'elle, il s'annonça comme un
messager chargé de lui apporter des lettres et des nouvelles de son
frère. Ces lettres, que la soeur ouvrit avec empressement, disaient
que Torquato courait des dangers extrêmes pour sa vie, à moins qu'il
ne fût sauvé par l'assistance de sa soeur, à laquelle il demandait
quelques lettres de recommandation dont il avait le plus pressant
besoin. Il s'en référait pour les détails aux explications que le
messager donnerait de vive voix à Cornélia.
«Consternée et terrifiée par cette lecture, Cornélia, après avoir
fait rafraîchir le faux berger, couvert de sueur et de poussière, se
hâta de lui demander les explications annoncées par la lettre de son
frère. Le Tasse, exagérant dans ce récit les périls imaginaires
auxquels il se croyait exposé, raconta une histoire si vraisemblable,
en termes si pathétiques, que sa soeur s'évanouit de terreur et de
tendresse en l'écoutant. Convaincu alors de l'amour de sa soeur pour
lui, et se reprochant à lui-même une feinte qui avait causé tant
d'angoisses à Cornélia, il commença à la rassurer avec de meilleures
paroles, et il finit par se découvrir à elle pour ce qu'il était, mais
peu à peu, néanmoins, et par degrés, de peur que la surprise et la
joie, succédant sans préparation à tant de douleur, ne lui causassent
un autre évanouissement qui, cette fois, pourrait être mortel.
«Lorsque la tendre Cornélia fut instruite et tranquillisée, et qu'elle
eut pleinement entendu de la bouche de son frère les causes de sa
fuite et de son déguisement, elle résolut de le retenir secrètement
dans sa maison, sans révéler le mystère qu'à ses deux enfants et à ses
plus discrets familiers. On convint de dire aux autres que l'étranger
était un cousin venu de Bergame à Naples pour quelques affaires, et
qui avait voulu profiter du voisinage pour visiter pendant quelques
semaines ses parents de Sorrente.»
L'aspect des lieux où il avait respiré la première fleur de la vie, la
tendresse de cette soeur dont le coeur concentrait pour lui toute la
famille éteinte ou dispersée, celle de ses deux neveux à qui la mère
avait inculqué l'affection et l'enthousiasme pour cet oncle si grand
et si malheureux; cette hospitalité si sûre et si chaude, reçue dans
ces beaux lieux et pour ainsi dire dans l'âme même de cette soeur,
avaient produit, comme par enchantement, sur le Tasse tout l'effet
qu'il avait rêvé. Il avait dépouillé le vieil homme à chacun de ses
pas sur la route des Abruzzes. Il retrouvait en lui l'homme de ses
fraîches années. Le lieu, les montagnes, le climat, l'horizon, la mer,
achevaient le prodige; l'imagination se guérissait par les belles et
douces images de ce délicieux séjour.
«Le Tasse étant maintenant rendu à une complète sécurité,» dit son
confident le plus intime de cette période de sa vie, le marquis Manso,
«passa le reste de l'été dans la maison de sa soeur. On peut se
figurer son bonheur en se retrouvant ainsi sous le toit paternel, et
jouissant d'un bien-être qu'il n'avait jamais goûté que dans ses
souvenirs et à une époque où son jeune âge l'empêchait de l'apprécier
comme aujourd'hui. La beauté et la variété de ce site enchanté
complétaient sa joie. La contrée était délicieuse en toutes saisons et
favorable aux méditations de l'esprit, mais particulièrement riche en
fraîcheur et en douceur d'atmosphère, pendant ces étés où des chaleurs
excessives rendent les autres sites inhabitables. Ce bien-être à
Sorrente pendant les chaleurs vient du mouvement des vagues qui
lèchent les falaises, de l'ombre des arbres, de l'haleine continuelle
des brises du large, de la fraîcheur et de la limpidité des ruisseaux
qui tombent des montagnes de Salerne, qui murmurent entre les collines
et qui serpentent dans les vallées. Ajoutez-y la fertilité de ce vaste
plateau, la sérénité de l'air, le calme habituel des flots endormis
dans la baie, les oiseaux, les poissons, les fruits exquis qui
semblent rivaliser de saveur, d'abondance et de variété pour la table
de l'homme; et, certainement, quand on considère la réunion de tant de
beautés et de tant d'avantages dans un tel site, l'oeil et l'esprit
sont forcés de convenir que Sorrente est un vaste et miraculeux
jardin, tracé par la nature avec une admirable prodigalité de soins,
et perfectionné par l'art avec une diligente assiduité de travail.
Dans les promenades incessantes du Tasse, parmi les enchantements de
ce séjour natal, Antonio et Alessandro Sersale, ses deux neveux,
étaient ses compagnons et ses guides. Ces deux adolescents donnaient,
depuis leur enfance, les signes de cette bonté de caractère et de
cette grâce de manières qui les ont rendus depuis chers à tous les
proches et à tous leurs compatriotes.»