Le Tasse partit de Rome à cheval avec l'ambassadeur d'Alphonse,
Gualengo, et fut accueilli à Ferrare comme un convalescent revenu à la
santé, et non comme un coupable rentré en grâce. On ne lui parla même
pas de sa fuite; il redevint l'ornement et l'orgueil de cette cour
lettrée. On voit néanmoins dans ses lettres que cette faveur purement
littéraire dont il jouissait à la cour commençait à offenser son
ambition, et qu'il aspirait à des honneurs plus conformes à sa
naissance et à son goût pour les armes et pour les affaires.
«Alphonse, écrit-il, semble vouloir me condamner à une existence
oisive et efféminée; il me traite en fugitif du Parnasse, relégué dans
les jardins d'Épicure.» Il confesse, un peu plus loin, qu'au lieu de
suivre les conseils des médecins qu'on lui impose, il se livre à
quelques excès de table et de vin. «Sans égard, dit-il, pour ma santé
et pour ma vie, j'ai volontairement aggravé mon mal par les excès
d'une intempérance sans borne, de telle façon que ma mort pourrait en
être la conséquence (8e volume des Lettres). Je l'ai fait,
ajoute-t-il, d'abord pour complaire au duc et gagner sa faveur;
ensuite pour dompter mon corps, et par conformité à ce que j'ai lu
dans certains philosophes grecs, que l'ivresse était quelquefois
salutaire. J'ai pensé enfin qu'il serait bon de montrer ainsi au duc
que, si j'avais péché autrefois par trop d'ombrages et de défiance, je
me livrais maintenant à lui avec un abandon sans réserve.»
Comment concilier cet aveu avec les aspirations éthérées et
désintéressées d'une passion aussi exclusive et aussi immatérielle
qu'un noble amour?