XI.

Quoi qu'il en soit de cette tolérance ou de cette connivence probable

de la cour de Ferrare à la fuite du malade, le Tasse, sous l'empire

des terreurs du fer, du poison, de la damnation, qui obsédaient son

imagination, s'évada de ses appartements dans la nuit du 30 juillet

1579, et seul, à pied, sans argent, fuyant les chemins fréquentés,

s'enfonça dans les gorges des Apennins. Tout porte à croire aussi

qu'il ne fut point poursuivi dans sa fuite, car la beauté de ses

traits, l'égarement de sa physionomie, l'élégance de son costume, ne

pouvaient manquer de signaler son passage et de révéler ses traces aux

poursuites du duc de Ferrare. Toute la prudence du poëte se borna à

éviter les grandes villes, telles que Bologne, Florence, Rome, qui se

trouvaient sur sa route, à suivre les chemins les moins frayés et à ne

demander l'hospitalité que dans les hameaux ou dans les chaumières.

Cette fuite du Tasse, de cette cour qui avait élevé sa fortune

jusqu'à l'amour d'une princesse, vers ce village de Sorrente, où il

espérait retrouver l'obscurité et la paix de son berceau, égale en

poésie et en pathétique les plus touchantes imaginations de son poëme.

Il y a au fond du coeur des hommes nés sensibles une passion ou une

maladie de plus que dans les autres hommes: c'est la passion ou la

maladie des lieux qui les ont vus naître et dont le nom, le site, le

ciel, les montagnes, les mers, les arbres, les images, évoqués tout à

coup par un puissant souvenir, se lèvent devant leur imagination avec

une telle réalité et une telle attraction du coeur, qu'il faut mourir

ou les revoir. C'est une sorte de mirage moral qui suscite des

horizons de verdure, de fontaines et de lacs de l'aridité du désert;

c'est le coup qui frappe au coeur le soldat du Tyrol ou de l'Helvétie,

quand il entend, à mille lieues de son pays, une note du chant du

pasteur des Alpes rassemblant ses troupeaux, et qui le fait languir et

se consumer de désir, jusqu'à ce qu'il ait respiré de nouveau une

haleine de sa première patrie; c'est cette nostalgie, véritable

démence du souvenir, surajoutée à une autre démence, qui dirigeait

instinctivement et comme à son insu le Tasse vers le royaume de

Naples. Comme tous les malheureux et comme tous les malades, il

espérait changer de fortune et de santé en changeant de lieux; il ne

pouvait croire qu'il ne retrouverait pas le bonheur de ses premières

années et le repos de coeur et d'esprit dans le site où il les avait

laissés en quittant Sorrente; il y revoyait son père, sa mère, sa

soeur; il savait que ce père, exilé par ses ennemis, reposait, dans

une tombe d'emprunt, sur la rive fangeuse du Pô; il savait que Porcia,

sa mère, ensevelie dans ses larmes, dormait sous les froides dalles du

couvent de San-Sisto; mais il lui restait une soeur chérie, mariée à

un pauvre gentilhomme de Sorrente, et qui habitait avec ses enfants la

maison et le jardin où il avait lui-même reçu le jour. C'est vers

Sorrente qu'il s'avançait comme à tâtons dans sa lente marche; c'est

là qu'il retrouvait d'avance, en imagination, sa liberté, sa raison,

sa santé, ses tendresses de famille. Son imagination ne le trompait

pas dans ce doux rêve; il y aurait retrouvé tout cela s'il avait pu se

retrouver lui-même.

Voilà ce que j'ai éprouvé moi-même quand j'ai été obligé de vendre la

maison de mon père, à Milly, pour payer mes créanciers.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 42 / 254 题