Les religieux franciscains de Ferrare consentirent charitablement à
recevoir le malade. Il passa quelques jours dans le couvent avec cette
paix qui semble, au premier moment, tomber sur l'âme, des cloîtres.
«Je suis tellement satisfait des pères, écrit-il lui-même au duc
Alphonse, qu'aussitôt que ma santé sera rétablie, je suis
invariablement décidé à demander à Votre Altesse la permission de me
faire _frate_ franciscain.»
Ce charme dura peu; à peine enfermé dans le couvent, il se persuada
que l'absolution qu'il avait reçue de ses hérésies imaginaires par
l'inquisition, n'était pas valable; et il adressa une supplique aux
cardinaux et au pape, à Rome, pour obtenir d'eux la ratification de
sa sécurité. Cette supplique attesterait seule sa démence; elle est
aux archives de Modène.
«Votre Seigneurie,» dit-il en s'adressant à Scipion Gonzague, son
intercesseur à Rome, «comprendra la situation dans laquelle je me
trouve..... Suis-je tout à fait fou ou seulement malade d'esprit?.....
Je suis trop cruellement tourmenté..... Je ne vois qu'une manière de
me rendre la paix de l'âme et de tranquilliser mes pensées..... Et je
conjure Votre Seigneurie, par l'ancienne amitié qui exista entre nous,
par la grande affection qu'elle me porte et par sa charité chrétienne,
d'agir envers moi, dans cette affaire, avec la même franchise qu'Elle
m'a toujours montrée; présentez ma supplique au cardinal de Pise ou à
tout autre cardinal attaché à l'inquisition, et ne vous laissez
dissuader par personne de présenter ma supplique, sous prétexte que je
ne suis pas en parfaite santé d'esprit..... Mais présentez ma
supplique au cardinal de Pise..... Employez toute votre influence,
toute votre autorité à Rome!..... Travaillez de tous vos efforts à ce
que Monseigneur le duc découvre la vérité, puisque, depuis le
commencement de cette affaire, je puis lui révéler bien des choses et
reconnaître mes fautes et me soumettre au traitement des
médecins!..... Telle est ma détresse, que je n'ai que vous au monde à
qui je puisse me fier, et, si vous m'assurez que ma supplique aux
cardinaux sera présentée, je vivrai enfin en paix!» Le reste de la
lettre est un désordre si inextricable de mots et de pensées, qu'elle
devient complétement inintelligible; elle se termine par une
invocation à Scipion de veiller à la sûreté du Tasse, et de faire
intervenir le cardinal de Médicis pour obtenir qu'on lui rende la
liberté.
On reconnaît avec douleur, dans cette incohérence d'idées absurdes et
d'expressions tronquées, tous les symptômes d'un égarement d'esprit
trop réel.
«Je confesse mes fautes, écrit-il à la même date au duc de Ferrare,
j'avoue que je suis atteint de mélancolie; mais Votre Altesse est
trompée, Elle croit qu'Elle m'a fait absoudre par l'inquisition, et il
n'en est rien. Je suis poursuivi plus que jamais par elle; ô grand
prince! obtenez-moi cette absolution, et je me soumettrai sans
résistance à tous les remèdes! Car je suis fou, mais pas cependant si
fou qu'on le pense.»
Les chaleurs de l'été de 1577 accrurent tellement ses dispositions
maladives, qu'il tomba dans cette terreur stupéfiante dont J.-J.
Rousseau fut saisi dans l'asile que l'amitié de Hume lui avait procuré
en Angleterre, quand il se sauva en France, comme s'il eût été
poursuivi par ses assassins. Le Tasse, comme on l'a vu, n'avait
d'autre prison à cette époque que ses propres appartements dans le
palais de Ferrare, ou dans la villa de Bello Sguardo, sous la
surveillance de deux serviteurs de la cour. La fuite était facile.
Tout porte à croire qu'elle fut favorisée par la tendre pitié de
Léonora et de sa soeur, la bonne duchesse d'Urbin, qui n'eurent qu'à
faire fermer les yeux aux deux domestiques du palais. On peut supposer
aussi qu'Alphonse lui-même ne s'opposa pas sérieusement à une évasion
qui le délivrait de l'apparence, toujours odieuse, d'être le geôlier
du génie. L'indifférence que ce prince montra bientôt après à
l'éloignement ou au retour du poëte confirme cette supposition; rien
jusqu'à cette époque ne révéla que de l'affection et de la pitié dans
le coeur d'Alphonse pour le Tasse. Ce ne fut que plus tard que la
sollicitude changea de caractère, et qu'une aigreur cruelle parut
succéder dans ce prince à la pitié.