X.

Les religieux franciscains de Ferrare consentirent charitablement à

recevoir le malade. Il passa quelques jours dans le couvent avec cette

paix qui semble, au premier moment, tomber sur l'âme, des cloîtres.

«Je suis tellement satisfait des pères, écrit-il lui-même au duc

Alphonse, qu'aussitôt que ma santé sera rétablie, je suis

invariablement décidé à demander à Votre Altesse la permission de me

faire _frate_ franciscain.»

Ce charme dura peu; à peine enfermé dans le couvent, il se persuada

que l'absolution qu'il avait reçue de ses hérésies imaginaires par

l'inquisition, n'était pas valable; et il adressa une supplique aux

cardinaux et au pape, à Rome, pour obtenir d'eux la ratification de

sa sécurité. Cette supplique attesterait seule sa démence; elle est

aux archives de Modène.

«Votre Seigneurie,» dit-il en s'adressant à Scipion Gonzague, son

intercesseur à Rome, «comprendra la situation dans laquelle je me

trouve..... Suis-je tout à fait fou ou seulement malade d'esprit?.....

Je suis trop cruellement tourmenté..... Je ne vois qu'une manière de

me rendre la paix de l'âme et de tranquilliser mes pensées..... Et je

conjure Votre Seigneurie, par l'ancienne amitié qui exista entre nous,

par la grande affection qu'elle me porte et par sa charité chrétienne,

d'agir envers moi, dans cette affaire, avec la même franchise qu'Elle

m'a toujours montrée; présentez ma supplique au cardinal de Pise ou à

tout autre cardinal attaché à l'inquisition, et ne vous laissez

dissuader par personne de présenter ma supplique, sous prétexte que je

ne suis pas en parfaite santé d'esprit..... Mais présentez ma

supplique au cardinal de Pise..... Employez toute votre influence,

toute votre autorité à Rome!..... Travaillez de tous vos efforts à ce

que Monseigneur le duc découvre la vérité, puisque, depuis le

commencement de cette affaire, je puis lui révéler bien des choses et

reconnaître mes fautes et me soumettre au traitement des

médecins!..... Telle est ma détresse, que je n'ai que vous au monde à

qui je puisse me fier, et, si vous m'assurez que ma supplique aux

cardinaux sera présentée, je vivrai enfin en paix!» Le reste de la

lettre est un désordre si inextricable de mots et de pensées, qu'elle

devient complétement inintelligible; elle se termine par une

invocation à Scipion de veiller à la sûreté du Tasse, et de faire

intervenir le cardinal de Médicis pour obtenir qu'on lui rende la

liberté.

On reconnaît avec douleur, dans cette incohérence d'idées absurdes et

d'expressions tronquées, tous les symptômes d'un égarement d'esprit

trop réel.

«Je confesse mes fautes, écrit-il à la même date au duc de Ferrare,

j'avoue que je suis atteint de mélancolie; mais Votre Altesse est

trompée, Elle croit qu'Elle m'a fait absoudre par l'inquisition, et il

n'en est rien. Je suis poursuivi plus que jamais par elle; ô grand

prince! obtenez-moi cette absolution, et je me soumettrai sans

résistance à tous les remèdes! Car je suis fou, mais pas cependant si

fou qu'on le pense.»

Les chaleurs de l'été de 1577 accrurent tellement ses dispositions

maladives, qu'il tomba dans cette terreur stupéfiante dont J.-J.

Rousseau fut saisi dans l'asile que l'amitié de Hume lui avait procuré

en Angleterre, quand il se sauva en France, comme s'il eût été

poursuivi par ses assassins. Le Tasse, comme on l'a vu, n'avait

d'autre prison à cette époque que ses propres appartements dans le

palais de Ferrare, ou dans la villa de Bello Sguardo, sous la

surveillance de deux serviteurs de la cour. La fuite était facile.

Tout porte à croire qu'elle fut favorisée par la tendre pitié de

Léonora et de sa soeur, la bonne duchesse d'Urbin, qui n'eurent qu'à

faire fermer les yeux aux deux domestiques du palais. On peut supposer

aussi qu'Alphonse lui-même ne s'opposa pas sérieusement à une évasion

qui le délivrait de l'apparence, toujours odieuse, d'être le geôlier

du génie. L'indifférence que ce prince montra bientôt après à

l'éloignement ou au retour du poëte confirme cette supposition; rien

jusqu'à cette époque ne révéla que de l'affection et de la pitié dans

le coeur d'Alphonse pour le Tasse. Ce ne fut que plus tard que la

sollicitude changea de caractère, et qu'une aigreur cruelle parut

succéder dans ce prince à la pitié.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 41 / 254 题