Le Tasse, revenu à son bon sens, écrivit à Alphonse pour le prier de
lui rendre la liberté. L'écuyer d'Alphonse, Coccapani, ami et
admirateur du poëte, remit lui-même la supplique et la réponse.
Alphonse chargea l'écuyer de tranquilliser le Tasse et de l'assurer
que sa détention n'était que temporaire et curative. Peu de jours
après, Alphonse vint en effet ouvrir lui-même la porte au poëte, et,
pour hâter sa convalescence, il l'envoya, libre et suivi d'amis et de
médecins, dans son délicieux palais d'été de Bello Sguardo. Le Tasse
reconnaît lui-même plus tard, dans deux passages de ses oeuvres,
écrits hors des États de Ferrare (huitième et dixième volume de ses
lettres), que le duc de Ferrare, dans cette circonstance, lui montra
l'affection «non d'un maître, mais d'un frère et d'un père.»
La paix, la solitude, l'amitié, ne suffirent pas à apaiser son
imagination inquiète à Bello Sguardo. Il voulut, comme s'il se fût
craint lui-même, s'enfermer pour le reste de sa vie dans le monastère
des Franciscains de Ferrare. Le duc répondit à la supplique que le
Tasse lui adressa de Bello Sguardo pour obtenir son congé et son
agrément, qu'il ne s'opposait nullement à ce que le malade fût remis
aux pères franciscains, si ces religieux consentaient à le recevoir et
à répondre de sa santé par leurs soins; il ajoute que, dans le cas
contraire, le Tasse pouvait revenir habiter, libre, son appartement au
palais de Ferrare, où il serait servi et soigné comme auparavant par
deux serviteurs de la cour. Mais les lettres de l'écuyer, ami du
Tasse, au grand-duc, à cette époque, disent que l'état de l'esprit du
poëte était plus affligeant que jamais, et qu'il «fatiguait ses
confesseurs par des _montagnes de folies_, débitées comme des
accusations contre lui-même.»