Cette résolution même, manifestée par le poëte, de ne jamais
abandonner la cour de Ferrare pour celle des Médicis, offensa et
refroidit Scipion Gonzague, son ami.
«Je vois que vous êtes offensé,» lui écrit le Tasse quelques jours
après, sans doute en réponse à des reproches: «pardonnez-moi; je ne
sais quoi trouble mon esprit!» Sa mélancolie, comme celle de Rousseau,
se caractérisait de plus en plus par la mobilité de ses résolutions,
et par les soupçons les plus injurieux contre ses meilleurs amis. La
gloire de son nom, accrue par la cupidité des éditeurs de la
_Jérusalem_, était cependant déjà tellement sans rivale dans toute
l'Italie, qu'un propre neveu du grand Arioste lui écrivait à Modène
pour lui décerner la couronne et la suprématie sur son oncle même.
Le Tasse, dans sa réponse pleine de sens, de modestie et d'admiration
pour l'Arioste, son modèle et son maître, décline cette gloire. «Cette
couronne, dit-il, elle est avec justice sur le front homérique de
votre oncle, et il serait plus difficile de l'en arracher que
d'arracher à Hercule sa massue!»
Pendant l'hiver suivant, 1578, qu'il passa à Ferrare, toujours absorbé
dans la correction de son poëme, on voit se développer son humeur
ombrageuse dans ses lettres à ses amis. Ainsi, dans plusieurs lettres
au marquis de Monti, dans le duché d'Urbin, il se plaint de ne pouvoir
garder un serviteur sûr autour de lui, et il conjure le marquis de
Monti de lui envoyer un de ses vassaux pour domestique; il ajoute que,
pour prévenir toute pensée de trahison dans ce serviteur étranger, il
fallait préalablement l'avertir, au nom du duc d'Urbin son souverain,
qu'il serait puni de mort s'il trahit jamais le poëte à qui on
l'adresse. Ne sont-ce pas là toutes les ombres qui flottèrent plus
tard sur l'imagination malade de J.-J. Rousseau, et qui lui firent
jeter quatre de ses enfants à l'hospice des enfants abandonnés sans
marque de reconnaissance, de peur que ses fils, sollicités au
parricide par ses ennemis, ne devinssent un jour les assassins de leur
père? La même démence produit les mêmes symptômes dans ces grands
hommes. Ils sont plus dénaturés dans Rousseau, ils sont aussi bizarres
dans le Tasse.
Ces symptômes s'accrurent dans l'été suivant jusqu'au délire: il
imagina que ses persécuteurs invisibles l'avaient dénoncé à
l'inquisition pour quelques irrégularités poétiques de foi, ou pour
quelques allusions aux fables mythologiques semées, à son insu, dans
ses vers. Le duc de Ferrare et les princesses ses soeurs poussèrent la
condescendance à ses craintes imaginaires jusqu'à lui faire écrire,
par les inquisiteurs, qu'ils avaient fait examiner attentivement son
poëme par les théologiens, et qu'on l'absolvait à jamais de toute
faute et de toute peine encourue devant l'Église.
Cette assurance ne le calma que pour un jour; ses anxiétés
persistèrent et troublèrent jusqu'à la fureur sa raison. Un soir, dans
l'appartement de la duchesse d'Urbin, au palais, il tira son poignard
du fourreau et le lança contre un des serviteurs de la duchesse, dans
lequel il crut reconnaître un traître ou un ennemi. On s'empara de lui
et on l'enferma dans un appartement de la cour du palais, non comme un
coupable, mais comme un malade. On trouve la preuve de cet acte
d'insanité dans la correspondance de Maffio Veniero, Vénitien résidant
alors à Ferrare, et qui était chargé d'écrire à la cour des Médicis
les nouvelles de la cour d'Este. Certes, si l'emprisonnement du Tasse
eût été gratuit de la part d'Alphonse, le correspondant des Médicis
n'aurait pas disculpé le duc de Ferrare de cette impiété envers le
génie.
«Le Tasse a été renfermé hier, écrit Veniero, pour avoir, dans la
chambre de la duchesse d'Urbin, lancé un poignard à un des serviteurs
de la princesse; _mais il a été enfermé plutôt à cause de sa maladie,
et dans l'intérêt de sa guérison, que pour le punir_. Le poëte
persévère à se croire criminel du crime d'hérésie et à s'imaginer
qu'on veut l'empoisonner. Je pense que ces désordres de son esprit
viennent de quelques humeurs mélancoliques qui pèsent sur le coeur et
sur le cerveau. L'événement d'ailleurs est bien déplorable, soit que
l'on considère son génie ou sa bonté.»
Que peuvent répondre les accusateurs gratuits de la maison d'Este,
dans cette circonstance, à une preuve aussi authentique de leur
innocence, écrite sur place aux ennemis de cette maison par
l'ambassadeur de ces ennemis?