VII.

Soit par la félonie de ses amis devenus ses assassins, soit par sa

propre indiscrétion à lire ou à réciter ses vers en public, le Tasse

apprit, peu de temps après, qu'on imprimait, à son insu, la _Jérusalem

délivrée_ dans plusieurs villes d'Italie à la fois. Ce coup parut

abattre son courage; il s'adressa au duc de Ferrare pour prévenir ce

larcin de sa gloire et de sa fortune. La lettre qu'Alphonse écrivit en

faveur du Tasse aux souverains d'Italie atteste un zèle aussi ardent

que son amitié pour le poëte. L'original de cette dépêche est sous nos

yeux: Alphonse y proteste aussi énergiquement contre cette infidélité

qu'il aurait pu le faire contre l'envahissement d'une de ses

provinces; on voit aussi par une lettre du cardinal de San Sisto,

ministre du pape Grégoire XIII, au gouverneur de Pérouse, que les

intentions d'Alphonse furent accomplies, et qu'on interdit sévèrement

partout les éditions subreptices de la _Jérusalem_.

Le Tasse néanmoins, consterné d'une publicité qui lui dérobait les

bénéfices de son oeuvre, et qui la faisait circuler avant la dernière

perfection qu'il y apportait encore, parut accuser injustement la cour

de Ferrare de connivence ou d'indifférence dans cette affaire. Invité

aux fêtes de Modène, au mois de janvier 1577, par la comtesse

Tarquinia Molza, égale en beauté et en génie poétique à Vittoria

Colonna, il se plaint, du sein des délices, de son malheur, et semble

en accuser déjà ses bienfaiteurs. «J'espérais trouver la tranquillité

d'esprit ici,» écrit-il, «et j'y éprouve autant de misère qu'à

Ferrare; mais je suis résolu à prendre toute chose en patience et à

sourire à l'adversité. Cependant je suis de plus en plus décidé à ne

pas quitter le service du duc, car, outre que mes obligations envers

lui sont telles que, quand je lui sacrifierais ma vie, ce ne serait

pas encore assez pour payer ma dette, je crains bien de ne pas trouver

à une autre cour plus de repos que dans ses États; les maux que je

subis sont de telle nature qu'ils m'atteindront partout ailleurs

autant qu'à Ferrare.»

Ces lettres sont d'autant moins suspectes d'adulation pour le duc de

Ferrare, qu'elles sont écrites hors des États de ce prince, et

adressées à un de ses ennemis, Scipion Gonzague, parent et ami des

Médicis. Quelques expressions attestent déjà, dans ces lettres, que le

Tasse portait son mal en lui-même, et ne l'attribuait pas encore à la

famille d'Este, qui le comblait d'égards, d'amitié, et peut-être

d'amour.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 38 / 254 题