VI.

Son poëme enfin terminé, en 1575, le poëte résolut, avant de le livrer

à l'impression, d'aller encore une fois le soumettre à Rome à la

révision et à la critique des premiers littérateurs de l'Italie. Soit

mécontentement fondé du sort subalterne dans lequel Alphonse le

laissait languir à la cour; soit inquiétude d'esprit, suite de sa

mélancolie croissante; soit ingratitude envers Léonora dont l'amitié

ne pouvait plus suffire à son orgueil, on voit, dans les lettres du

Tasse de cette date, un dessein arrêté de quitter Ferrare après avoir

payé sa dette à Alphonse en lui dédiant son épopée: «J'irai vivre à

Rome, écrit-il, fût-ce dans l'indigence.» Il paraît, par sa

correspondance inédite de cette date, que ce dessein d'abandonner la

cour de Ferrare, dessein connu d'Alphonse par des lettres tombées dans

ses mains, fit redouter à ce prince que le Tasse n'eût l'intention de

passer au service des Médicis et de déshériter ainsi sa maison de la

gloire d'avoir protégé les deux grands poëtes épiques de l'Italie:

l'Arioste et l'auteur de la _Jérusalem délivrée_. Du jour où Alphonse

soupçonna cette défection de son poëte favori, la conduite de ce

prince envers le Tasse changea; la défiance et la froideur succédèrent

à la familiarité. La maison d'Este et la maison de Médicis, bien que

liées par des mariages et des traités, se disputaient entre elles non

pas tant le sol que les hommes illustres de l'Italie. La gloire

d'avoir donné un nouveau Virgile à l'Ausonie intéressait plus

l'orgueil et la passion d'immortalité d'Alphonse, que la possession

d'une province de plus annexée à ses États. L'ambition de ce siècle

était littéraire, philosophique, artistique; la renaissance des

lettres avait ennobli le coeur des princes et des peuples. Un peintre,

un architecte, un sculpteur, un poëte faisait pencher la balance entre

Rome, Florence, Ferrare, Naples, Milan; c'était le génie qui donnait

la supériorité et la gloire. Le spiritualisme avait triomphé des

armes; les grands hommes de lettres effaçaient les héros. La crainte

de perdre le Tasse, et avec le Tasse l'honneur d'avoir produit le plus

accompli des poëmes, était devenue une passion jalouse dans le coeur

du duc de Ferrare.

Cependant la douce intervention de Léonora et de sa soeur Lucrézia

paraît avoir suspendu ou tempéré l'effet du mécontentement de leur

frère. Le Tasse obtint l'autorisation de se rendre à Rome, à Padoue, à

Venise, pour épurer son poëme de tout ce qui pouvait blesser les plus

légers scrupules de la théologie, de la philosophie, de la langue ou

du goût. Il partit et revint à Ferrare sans avoir réussi à faire

imprimer son poëme à Venise, parce qu'on n'y accordait pas de

privilége de propriété aux auteurs.

Il y trouva le duc Alphonse de plus en plus refroidi envers lui par de

nouvelles découvertes des négociations poursuivies secrètement par le

Tasse avec les Médicis. La duchesse d'Urbin s'efforça de réconcilier

le prince et le poëte; Léonora, plus tendre et plus active encore dans

son intérêt, conjura le Tasse d'accepter d'elle-même les avantages que

son frère s'obstinait à lui faire attendre.

«Hier,» dit le Tasse, dans une lettre confidentielle à son ami

Scalabrino, «Madame Léonore m'a dit dans la conversation, sans que

rien eût amené un pareil sujet, que jusqu'alors ses revenus avaient

été extrêmement bornés; mais qu'à présent que sa fortune s'était

améliorée par l'héritage de sa mère, elle serait heureuse d'ajouter à

mon traitement, de son trésor, tout ce qui pourrait m'assister; ceci,

je ne l'ai pas recherché ni ne le rechercherai jamais, et je n'aurai

jamais recours ni au duc ni à ses soeurs; mais, s'ils m'accordent

d'eux-mêmes une faveur, quelque petite soit-elle, bien loin de la

refuser, je la recevrai avec reconnaissance.»

Les biographes et les commentateurs les plus versés dans les mystères

de la cour de Ferrare en ce moment, ont cru que la froideur avec

laquelle le Tasse accueillit la gracieuse prévenance de son amie

Léonora tenait à une passion passagère qu'il affichait pour une autre

Léonora qui éclipsait toutes les beautés de son temps. C'était

Léonora, comtesse de Scandiano, alors en visite à la cour d'Alphonse.

Le sonnet du Tasse adressé à la comtesse de Scandiano semble, par

l'amoureuse recherche de ses images, justifier ce commérage de palais,

recueilli par la postérité, qui recueille tout des grands hommes. La

comtesse de Scandiano était célèbre surtout par la beauté de ses

lèvres autrichiennes; cette circonstance est nécessaire à

l'intelligence de ces vers:

«Cette lèvre, colorée par les roses, s'avance légèrement humide et

enflée comme par un artifice de l'amour lui-même, pour faire une

insidieuse tentation au baiser.

«Amants, qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour céder au désir, et

pour s'approcher de plus en plus de ce serpent qui s'y cache pour

blesser le coeur.

«Moi qui fus jadis rompu à ces amoureuses embûches, je les découvre et

je vous les dénonce, ô jeunes amants!

«Ces roses de ces lèvres, comme les pommes de Tantale, s'avancent et

se retirent; l'Amour seul y reste avec son dard et ses torches pour

vous blesser et vous consumer!»

De tels vers, adressés à la plus jeune et à la plus enivrante des

beautés de la cour d'Alphonse, devaient être amers à Léonora, si les

sentiments de Léonora dépassèrent jamais l'enthousiasme et l'amitié

d'une femme vertueuse pour un respectueux adorateur.

C'est quelques jours après avoir adressé ces vers à la comtesse de

Scandiano, qu'il consentit, sur quelques scrupules des critiques

romains qui examinaient son poëme, à supprimer le bel épisode d'Olinde

et de Sophronie, une des grâces les plus déplacées, mais les plus

séduisantes, de son récit. L'opinion générale du temps est que le

Tasse avait célébré la beauté et l'amour de Léonora d'Este sous les

traits et sous le nom de Sophronie. Effacer ce portrait pour quelques

mécontentements de courtisan, pour une inconstance de coeur ou pour un

scrupule de critique, n'était pas seulement une offense au poëme,

c'était une offense gratuite au coeur de Léonora, innocente des

sévérités de son frère.

L'indulgente Léonora, pardonnant à la fois à l'amant et au poëte,

supplia le Tasse de venir passer une partie de l'été, seul avec elle,

dans une délicieuse villa au bord du Pô, nommée _Casandoli_. L'ingrat

Torquato suivit la princesse à Casandoli, séjour de paix et

d'intimité; mais il s'en échappait souvent pour revenir à Ferrare

adorer et célébrer, dans des vers passionnés, la comtesse de

Scandiano. La faveur dont il paraissait jouir auprès de la comtesse,

et celle que lui continuait, malgré son inconstance apparente, la

douce Léonora, redoublèrent contre lui la jalousie et la haine de ses

ennemis, surtout du célèbre poëte Guarini, son rival en poésie

pastorale, auteur du _Pastor Fido_, oeuvre égale à l'_Aminta_ du

Tasse.

L'amitié même se changea en trahison et en piége contre lui. Ayant

acquis la certitude qu'un de ses amis les plus intimes avait abusé de

sa familiarité, dans sa maison, pour ouvrir avec de fausses clefs ses

cassettes, et pour épier ses secrets d'amour et ses vers, il lui fit

des reproches publics de sa félonie, en plein jour, sur la grande

place du palais. Le traître donna un démenti et un soufflet au Tasse;

le poëte provoqua l'insulteur à un duel loyal selon les usages de la

chevalerie du temps; mais, au lieu du combat, le lâche recourut à

l'assassinat; il fondit inopinément avec quelques estafiers sur le

Tasse, qui se promenait en plein midi dans la ville. Le poëte, atteint

de quelques légères blessures, tira sa dague, para les coups, fondit à

son tour sur ses assassins, en blessa quelques-uns et contraignit les

autres à la fuite.

Le récit des circonstances de cet assassinat, qu'on trouve dans les

lettres de la main du Tasse lui-même conservées à la bibliothèque

Pitti, et que j'y ai lues, dément les circonstances romanesques

ajoutées par ses premiers biographes à cette aventure. Ces lettres

démentent surtout les prétendues persécutions et la fausse complicité

de la cour de Ferrare dans ce crime.

«Après ce combat,» dit-il, «je me suis renfermé deux jours dans ma

chambre, d'où je ne suis sorti que pour faire deux visites, l'une à la

duchesse d'Urbin, l'autre à Madame Léonora; et comme on ne parlait

plus de cette rencontre, j'imaginai qu'elle était complétement

assoupie. Hier, cependant, je fus invité de la part de Son Altesse à

l'accompagner à sa campagne, où Elle se rendait avec quelques

familiers. Ce matin même, Crispo, conseiller intime et suprême du duc

dans toutes les matières qui concernent la justice, me fit appeler et

me répéta quelques bonnes et aimables paroles du duc, prononcées en

public, la veille, et témoignant de toute son estime et de toute son

affection pour moi; paroles qui ont été confirmées par beaucoup

d'autres. Il ajouta que je ne devais pas m'étonner si mon affaire

avait marché lentement, attendu que ces lenteurs avaient été calculées

pour s'emparer plus sûrement des coupables; mais qu'à présent que le

duc était informé qu'ils s'étaient enfuis hors de ses États, on

allait procéder contre eux avec la dernière rigueur. J'ai la certitude

que le duc a donné ses ordres en conséquence.»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 37 / 254 题