Alphonse, à son retour de Rome, fit représenter l'_Aminta_ au
printemps de 1573 dans ses jardins de Bello Sguardo; le succès de
cette tragédie pastorale fut immense et universel. L'Italie retentit
du nom de l'auteur, son succès créa un genre de composition
littéraire dans l'Europe lettrée. Le _Pastor fido_, de Guarini, fut
peu de temps après la plus heureuse imitation de l'_Aminta_ du Tasse;
mais le Tasse lui-même ne parut pas attacher à cette oeuvre de sa
jeunesse l'importance qui s'y attacha dans le goût du temps; il
aspirait avant tout à la gloire épique, ce sommet de l'art selon son
siècle; il ne voulut pas donner la mesure de son génie dans un
monument inférieur à l'épopée. Il refusa de laisser imprimer
l'_Aminta_: sa seule édition était dans la mémoire de Léonora, pour
qui il avait écrit ce drame de naïf amour. Ce ne fut que pendant sa
captivité dans l'hospice de Sainte-Anne qu'une copie de l'_Aminta_,
dérobée par un des spectateurs de cette pastorale, tomba entre les
mains des _Aldes_, célèbres imprimeurs de Venise, qui la répandirent
par leurs presses dans toute l'Europe. Ce ne fut qu'alors aussi qu'on
remarqua dans quelques vers de l'_Aminta_ une sorte de pressentiment
secret et prophétique de l'état mental du poëte, qui semblait décrire
les premiers symptômes de sa mélancolie.
«Ah! tu ne sais pas ce que Tircis m'écrivait, quand, dans le délire de
sa passion pour moi, il errait en forcené à travers les forêts, et
qu'il excitait tout à la fois la dérision et la pitié des pasteurs et
des nymphes! Non pas que ce qu'il écrivait portât les signes de la
démence, bien que ses actes fussent déjà souvent d'un insensé!...»