Alphonse se rendit à Rome pour recueillir l'héritage de son oncle; il
y passa l'hiver de 1572 à 1573. L'absence de ce prince laissa le Tasse
à Ferrare dans une familiarité plus recueillie avec sa soeur Léonora.
C'est sous l'empire des plus tendres rêveries de son âge qu'il
interrompit alors ses chants épiques, et qu'il écrivit sa délicieuse
pastorale de l'_Aminta_, drame amoureux et tragique dont l'amour est
le sujet, dont des bergers et des bergères sont les personnages, et
dont les vallées, les montagnes, les forêts, sont la scène. L'_Aminta_
est à la _Jérusalem délivrée_ ce que les _Églogues_ de Virgile sont à
l'_Énéide_: une diversion légère et gracieuse d'un poëte souverain,
qui change d'instrument sans changer de souffle, qui dépose un moment
la trompette épique pour le chalumeau des bergers. Dans l'_Aminta_ du
Tasse, comme dans les _Églogues_ de Virgile, le poëte paraît d'autant
plus parfait qu'il est moins tendu; il semble se complaire à racheter
la simplicité du sujet par l'inimitable perfection des images, des
sons et des vers. Il se surpassa lui-même en jouant avec son génie; on
sent en lisant l'_Aminta_ que tous ces vers inondés de lumière, de
sérénité et de passion, furent écrits pour l'oreille, pour le coeur,
et sous les regards d'intelligence d'une amante chaste, muette, mais
adorée. Les larmes mêmes y sont douces, l'amour y rend tout mélodieux
jusqu'aux sanglots. Un tel poëte faisait respirer de tels parfums pour
enivrer Léonora en s'enivrant lui-même, sous le nuage qui dérobait
leur intelligence à tous les yeux.