Le succès prodigieux de l'_Aminta_ en Italie, la faveur du duc
régnant, la bienveillance voilée, mais persévérante, de Léonora,
éveillèrent la jalousie des poëtes, des courtisans, et même des
ministres à la cour de Ferrare, contre un jeune étranger que la
naissance, la beauté, le génie, l'amour peut-être, pouvaient élever
au-dessus de tous ses rivaux. Une ligue muette se forma de toutes ces
vanités et de toutes ces ambitions contre lui. En voyant cette ombre
de la haine et de l'envie sur ses pas, il devint ombrageux lui-même;
son imagination lui fit soupçonner l'inimitié dans tous les coeurs,
une embûche à tous ses pas. C'est le premier symptôme de cette
mélancolie qui n'est pas, qui ne fut jamais en lui la démence, mais
qui n'est plus la raison.
On accuse la fortune d'être hostile aux grands génies littéraires,
poétiques, artistiques: nous n'admettons pas qu'un grand don de
l'esprit soit une hostilité ou une malédiction de la fortune; nous
conviendrons plutôt que les grandes imaginations, quand elles ne sont
pas en équilibre parfait avec les autres facultés du bon sens et du
raisonnement, portent leur malheur en elles-mêmes. Tout ce qui est
excessif est défaut; tout ce qui n'est pas harmonie est désordre dans
notre organisation. Cette sensibilité exquise, qui est la première
condition de toute supériorité dans les beaux-arts, est aussi le
tourment de ceux qui la possèdent. Un philosophe anglais a remarqué
avec une admirable justesse que «si la nature douait un être d'une
faculté de sentir et de penser trop supérieure à la faculté de sentir
et de penser du commun des hommes, cet être en apparence privilégié ne
pourrait pas vivre dans le milieu humain, ou vivrait le plus infortuné
de tous les êtres. Avec des sens plus délicats, plus impressionnables,
plus raffinés; avec des sensations plus vives et plus pénétrantes;
avec un goût plus délicat, que tous les objets dont il est entouré
blesseraient ou ne pourraient satisfaire; obligé de vivre toujours
dans une sphère qui répugnerait à la perfection de ses organes, il
vivrait de souffrance, ou périrait de désir.»
Or, si cette impossibilité de vivre est absolue pour un être qui
serait complétement supérieur à la généralité des hommes, cette
difficulté de vivre heureux est relative dans les êtres doués
seulement d'une sensibilité supérieure de quelques degrés à celle de
leurs semblables. Les hommes à puissante imagination, tels que le
Tasse, sont au nombre de ces victimes de leur propre supériorité.
Beaucoup imaginer, c'est beaucoup prétendre; beaucoup penser, c'est
beaucoup souffrir; être grand, c'est être disproportionné dans un
monde de médiocrités ou de petitesses; être disproportionné, c'est
être déplacé; être déplacé, c'est créer autour de soi des inimitiés,
c'est éprouver soi-même une inimitié involontaire et générale contre
tous ceux qui ne vous cèdent pas la place aussi vaste que la demandent
vos facultés supérieures. Telle est la loi des êtres qui sont jetés
dans le monde avec une prodigalité de nature trop disproportionnée au
moule humain; ils sont malheureux, mais sont-ils malheureux parce
qu'ils sont trop complets? non, ils sont malheureux parce qu'ils ne
le sont pas assez; ils sont à plaindre, parce qu'une seule de leurs
facultés est excessive, et que les autres facultés correspondantes
sont inférieures. S'il y avait égalité, équilibre, harmonie entre
toutes leurs facultés; si la sensibilité était contre-balancée par la
raison, l'imagination par la justesse, l'enthousiasme par le bon sens,
la passion par le devoir, la douleur par la force, ces hommes
puissants dans une seule aptitude deviendraient puissants dans toutes,
et leur supériorité spéciale, qui fait leur malheur, se changerait en
une supériorité universelle qui ferait la gloire de l'humanité.
Tels furent les véritables grands hommes dans l'antiquité et dans tous
les temps, les Homère, les Aristote, les Socrate, les Cicéron, les
Solon, les Virgile, les Raphaël, les Michel-Ange, les Shakespeare, les
Racine, les Fénelon, les poëtes, philosophes, législateurs, hommes
d'État, orateurs, artistes, chez lesquels une imagination grandiose
était en rapport exact avec une infaillible raison. Ces hommes
subirent sans doute les vicissitudes ordinaires de la vie de leurs
semblables: mais la fortune ne parut pas s'acharner sur eux de
préférence aux autres hommes; ils n'accusèrent point le sort d'une
partialité exceptionnelle; ils furent plus grands sans être plus
misérables; pourquoi? parce qu'ils furent plus complets, parce que
cette même supériorité pondérée d'intelligence, qui leur servit à
créer leurs oeuvres, leur servit aussi à affronter, à supporter ou à
vaincre les difficultés de la vie. Ils furent carrés égaux sur leurs
quatre faces, offrant la même étendue d'imagination, de raison, de
force et de résistance à la vie. S'ils n'eussent été grands que d'un
seul côté, ils auraient faibli comme le Tasse ou comme J.-J. Rousseau;
et le monde inintelligent aurait accusé leur mauvaise fortune: c'est
leur imparfaite nature qu'il fallait accuser. Un préjugé puéril met
les poëtes en suspicion de démence; ce préjugé est né assez
naturellement, dans le monde, de l'opinion que l'imagination prédomine
exclusivement dans les poëtes, et que cette prédominance de
l'imagination seule les prédispose à l'égarement d'esprit. Cela est
vrai des mauvais poëtes, qui n'ont pas cultivé leur raison à l'égal de
leur imagination; cela est souverainement faux des bons poëtes, qui
sont la raison transcendante et créatrice, vivifiée et colorée par
l'imagination, l'harmonie suprême de l'intelligence, et qui sont par
cela même les plus raisonnables des hommes.
Dans le Tasse, la sensibilité et l'imagination seules étaient
supérieures; la raison, qui ne manquait pas à sa poésie, manquait à sa
vie; l'intelligence était saine, le caractère était égaré; sa
mélancolie, faiblesse de sa trame, comme dans Rousseau, obscurcissait
sa raison.
Ce fut le malheur de son organisation qui amena celui de sa destinée.