IV.

Le succès prodigieux de l'_Aminta_ en Italie, la faveur du duc

régnant, la bienveillance voilée, mais persévérante, de Léonora,

éveillèrent la jalousie des poëtes, des courtisans, et même des

ministres à la cour de Ferrare, contre un jeune étranger que la

naissance, la beauté, le génie, l'amour peut-être, pouvaient élever

au-dessus de tous ses rivaux. Une ligue muette se forma de toutes ces

vanités et de toutes ces ambitions contre lui. En voyant cette ombre

de la haine et de l'envie sur ses pas, il devint ombrageux lui-même;

son imagination lui fit soupçonner l'inimitié dans tous les coeurs,

une embûche à tous ses pas. C'est le premier symptôme de cette

mélancolie qui n'est pas, qui ne fut jamais en lui la démence, mais

qui n'est plus la raison.

On accuse la fortune d'être hostile aux grands génies littéraires,

poétiques, artistiques: nous n'admettons pas qu'un grand don de

l'esprit soit une hostilité ou une malédiction de la fortune; nous

conviendrons plutôt que les grandes imaginations, quand elles ne sont

pas en équilibre parfait avec les autres facultés du bon sens et du

raisonnement, portent leur malheur en elles-mêmes. Tout ce qui est

excessif est défaut; tout ce qui n'est pas harmonie est désordre dans

notre organisation. Cette sensibilité exquise, qui est la première

condition de toute supériorité dans les beaux-arts, est aussi le

tourment de ceux qui la possèdent. Un philosophe anglais a remarqué

avec une admirable justesse que «si la nature douait un être d'une

faculté de sentir et de penser trop supérieure à la faculté de sentir

et de penser du commun des hommes, cet être en apparence privilégié ne

pourrait pas vivre dans le milieu humain, ou vivrait le plus infortuné

de tous les êtres. Avec des sens plus délicats, plus impressionnables,

plus raffinés; avec des sensations plus vives et plus pénétrantes;

avec un goût plus délicat, que tous les objets dont il est entouré

blesseraient ou ne pourraient satisfaire; obligé de vivre toujours

dans une sphère qui répugnerait à la perfection de ses organes, il

vivrait de souffrance, ou périrait de désir.»

Or, si cette impossibilité de vivre est absolue pour un être qui

serait complétement supérieur à la généralité des hommes, cette

difficulté de vivre heureux est relative dans les êtres doués

seulement d'une sensibilité supérieure de quelques degrés à celle de

leurs semblables. Les hommes à puissante imagination, tels que le

Tasse, sont au nombre de ces victimes de leur propre supériorité.

Beaucoup imaginer, c'est beaucoup prétendre; beaucoup penser, c'est

beaucoup souffrir; être grand, c'est être disproportionné dans un

monde de médiocrités ou de petitesses; être disproportionné, c'est

être déplacé; être déplacé, c'est créer autour de soi des inimitiés,

c'est éprouver soi-même une inimitié involontaire et générale contre

tous ceux qui ne vous cèdent pas la place aussi vaste que la demandent

vos facultés supérieures. Telle est la loi des êtres qui sont jetés

dans le monde avec une prodigalité de nature trop disproportionnée au

moule humain; ils sont malheureux, mais sont-ils malheureux parce

qu'ils sont trop complets? non, ils sont malheureux parce qu'ils ne

le sont pas assez; ils sont à plaindre, parce qu'une seule de leurs

facultés est excessive, et que les autres facultés correspondantes

sont inférieures. S'il y avait égalité, équilibre, harmonie entre

toutes leurs facultés; si la sensibilité était contre-balancée par la

raison, l'imagination par la justesse, l'enthousiasme par le bon sens,

la passion par le devoir, la douleur par la force, ces hommes

puissants dans une seule aptitude deviendraient puissants dans toutes,

et leur supériorité spéciale, qui fait leur malheur, se changerait en

une supériorité universelle qui ferait la gloire de l'humanité.

Tels furent les véritables grands hommes dans l'antiquité et dans tous

les temps, les Homère, les Aristote, les Socrate, les Cicéron, les

Solon, les Virgile, les Raphaël, les Michel-Ange, les Shakespeare, les

Racine, les Fénelon, les poëtes, philosophes, législateurs, hommes

d'État, orateurs, artistes, chez lesquels une imagination grandiose

était en rapport exact avec une infaillible raison. Ces hommes

subirent sans doute les vicissitudes ordinaires de la vie de leurs

semblables: mais la fortune ne parut pas s'acharner sur eux de

préférence aux autres hommes; ils n'accusèrent point le sort d'une

partialité exceptionnelle; ils furent plus grands sans être plus

misérables; pourquoi? parce qu'ils furent plus complets, parce que

cette même supériorité pondérée d'intelligence, qui leur servit à

créer leurs oeuvres, leur servit aussi à affronter, à supporter ou à

vaincre les difficultés de la vie. Ils furent carrés égaux sur leurs

quatre faces, offrant la même étendue d'imagination, de raison, de

force et de résistance à la vie. S'ils n'eussent été grands que d'un

seul côté, ils auraient faibli comme le Tasse ou comme J.-J. Rousseau;

et le monde inintelligent aurait accusé leur mauvaise fortune: c'est

leur imparfaite nature qu'il fallait accuser. Un préjugé puéril met

les poëtes en suspicion de démence; ce préjugé est né assez

naturellement, dans le monde, de l'opinion que l'imagination prédomine

exclusivement dans les poëtes, et que cette prédominance de

l'imagination seule les prédispose à l'égarement d'esprit. Cela est

vrai des mauvais poëtes, qui n'ont pas cultivé leur raison à l'égal de

leur imagination; cela est souverainement faux des bons poëtes, qui

sont la raison transcendante et créatrice, vivifiée et colorée par

l'imagination, l'harmonie suprême de l'intelligence, et qui sont par

cela même les plus raisonnables des hommes.

Dans le Tasse, la sensibilité et l'imagination seules étaient

supérieures; la raison, qui ne manquait pas à sa poésie, manquait à sa

vie; l'intelligence était saine, le caractère était égaré; sa

mélancolie, faiblesse de sa trame, comme dans Rousseau, obscurcissait

sa raison.

Ce fut le malheur de son organisation qui amena celui de sa destinée.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 35 / 254 题