I.

Mais une autre faveur plus tendre et plus durable que celle des rois,

des papes et des cardinaux, veillait de loin sur lui malgré sa

disgrâce; c'était celle des deux charmantes princesses de Ferrare,

Lucrézia, duchesse d'Urbin, et Léonora, toujours restée à la cour de

son frère. Elles se concertèrent pour obtenir d'Alphonse II, leur

frère, qu'il attachât à sa personne le jeune Torquato, gloire future

de leur maison, et déjà souci secret de leur coeur. Alphonse céda à

leurs sollicitations; il prit Torquato à son service personnel, il lui

accorda une pension de seize couronnes d'or par mois, et il le

dispensa de toute fonction et de toute assiduité pour le laisser tout

entier à la poésie, seul service digne de son génie.

Comblé de ces faveurs dont il devinait la source, ce qui les lui

rendait plus chères, il accourut à Ferrare au mois de mai 1572.

Alphonse et ses soeurs le reçurent en favori de la famille. On lui

permit d'aller faire un court séjour à Rome pour consulter les

érudits, les théologiens et les critiques du temps, sur les chants

déjà achevés de son poëme. Auguste ne traita pas Virgile avec plus de

libéralité quand ce poëte voulut aller en Grèce et en Troade pour

polir ses oeuvres. Le Tasse s'exprime ainsi lui-même dans sa

correspondance sur Alphonse:

«Ce prince me releva avec la main de mon obscure fortune, au grand

jour, et à l'estime de sa cour; il me fit passer de l'indigence à la

richesse, il donna lui-même une considération et un prix de plus à mes

productions poétiques, en assistant fréquemment et attentivement à la

lecture de mes vers, et en traitant leur auteur avec toutes sortes

d'égards et de marques d'admiration; il m'admit honorablement et

familièrement à sa table et à ses entretiens; il ne me refusa aucune

des faveurs que je lui demandai.»

La félicité du Tasse à Ferrare, à cette époque, était de nature à

inspirer l'envie. Jeune, beau, illustre déjà par les promesses de son

génie, honoré de la faveur intime de son prince, admiré de cette soeur

d'Alphonse que toute l'Italie regardait comme supérieure à la Béatrix

de Dante, à la Laure de Pétrarque, cher même comme un ami à cette

autre soeur Lucrézia, maintenant duchesse d'Urbin, qui partageait pour

lui le penchant de Léonora, enivré des plus légitimes perspectives de

gloire poétique et peut-être des plus douces illusions de grandeur par

l'amour mystérieux de Léonora, achevant lentement dans le loisir des

délicieux jardins de _Bello Sguardo_, ce Versailles des ducs de

Ferrare, le poëme qui devait élever son nom au-dessus du nom de ses

protecteurs, rien ne manquait à sa félicité que ce qui manque à toutes

les choses humaines: la durée.

La mort de la jeune duchesse de Ferrare, Barbara d'Autriche, et celle

du cardinal Hippolyte d'Este, oncle d'Alphonse, répandirent le deuil

sur cette cour. Le Tasse écrivit à Alphonse des consolations où la

tendresse s'unit au respect; le poëte perdait lui-même, dans le

cardinal Hippolyte d'Este, un de ses protecteurs les plus déclarés et

les plus puissants à Rome. C'est ce cardinal qui venait de construire

à Tivoli, non loin des cascades et des ruines de la villa de Mécène,

ce merveilleux palais d'Este et ces jardins, type de ceux d'Armide, où

les édifices, les terrasses, les grottes, les arbres, les fleurs et

l'eau jaillissant ou courant dans des canaux harmonieux, remplissaient

l'oreille de mélodies éternelles semblables aux concerts des harpes

éoliennes. C'est là qu'il convoquait tous les poëtes et tous les

artistes de l'Italie à jouir des magnificences et à concourir à la

gloire de la maison d'Este. Le Tasse, recommandé à son oncle par

Léonora, avait déjà joui une fois de l'accueil de ce cardinal, dans

son premier voyage à Rome.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 32 / 254 题