Le Tasse s'encouragea de plus en plus à son poëme par la faveur que
lui témoignait la princesse. La gloire n'était plus seulement pour lui
dans une vaine et froide renommée, mais dans l'applaudissement d'une
femme adorée qui donnait un coeur à cette gloire. Il en écrivit six
chants en quelques mois, avec la double inspiration de la poésie et
de l'amour. Il s'était décidé enfin à l'écrire dans le rhythme
chantant de l'Arioste, son prédécesseur et son modèle, c'est-à-dire en
stances régulières de dix vers, sorte de récitatif admirablement
approprié au récit, assez musical pour soutenir l'haleine, pas assez
pour fatiguer l'oreille.
L'Arioste avait assoupli ce mètre à la poésie légère, le Tasse allait
l'élever à la poésie héroïque. C'était une grande audace au Tasse
d'affronter de si près dans Ferrare la comparaison avec l'Homère du
badinage italien. Nous trouvons dans une lettre de Voltaire à Chamfort
du 16 novembre 1774, une appréciation admirablement juste de cet
Arioste que le Tasse allait surpasser dans le sujet, en l'imitant dans
la forme. Nous sommes heureux de rencontrer dans l'esprit si juste et
si infaillible de Voltaire notre propre opinion de l'immense
supériorité de l'Arioste sur son copiste naïf mais négligé, la
Fontaine.
«À propos, Monsieur,» dit Voltaire, «vous me reprochez, mais avec
votre politesse et vos grâces ordinaires, d'avoir dit que la Fontaine
n'était pas assez peintre. Il me souvient en effet d'avoir dit
autrefois qu'il n'était pas un peintre aussi fécond, aussi varié,
aussi animé que l'Arioste, et c'était à propos de _Joconde_; j'avoue
mon hérésie au plus aimable prêtre de notre Église.
«Vous me faites sentir plus que jamais combien la Fontaine est
charmant dans ses bonnes fables; je dis dans les bonnes, car les
mauvaises sont bien mauvaises; mais que l'Arioste est supérieur à lui
et à tout ce qui m'a jamais charmé, par la fécondité de son génie
inventif, par la profusion de ses images, par la profonde connaissance
du coeur humain, sans faire jamais le docteur; par ces railleries si
naturelles dont il assaisonne les choses les plus terribles! J'y
trouve toute la grande poésie d'Homère avec plus de variété, toute
l'imagination des _Mille et une Nuits_, la sensibilité de Tibulle, les
plaisanteries de Plaute, toujours le merveilleux et le simple. Les
exordes de tous ses chants sont d'une morale si vraie et si enjouée!
N'êtes-vous pas étonné qu'il ait pu faire un poëme de plus de quarante
mille vers, dans lequel il n'y a pas un morceau ennuyeux, pas une
ligne qui pèche contre la langue, pas un tour forcé, pas un mot
impropre? Et encore ce poëme est tout en stances!
«Je vous avoue que cet Arioste est mon homme ou plutôt un dieu, comme
disent messieurs de Florence, _il divin' Ariosto_. Pardonnez-moi ma
folie. La Fontaine est un charmant enfant, que j'aime de tout mon
coeur; mais laissez-moi en extase devant _messer Ludovico_, qui
d'ailleurs a fait des épîtres comparables à celles d'Horace. _Multæ
sunt mansiones in domo patris mei_, il y a plusieurs places dans la
maison de mon père; vous occupez une de ces places. Continuez,
Monsieur, réhabilitez notre siècle; je le quitte sans regret. Ayez
surtout grand soin de votre santé. Je sais ce que c'est que d'avoir
été quatre-vingt-un ans malade.
«Je suis toujours très-fâché de mourir sans vous avoir vu.»