Ce jugement du meilleur juge en imagination et en légèreté de main
dans les rhythmes atteste assez la prodigieuse difficulté que le Tasse
abordait en s'exposant lui-même à la comparaison avec l'Arioste, son
maître. Mais la jeunesse, l'amour et la passion de la gloire pour
mériter l'amour, osent tout et triomphent de tout. Les six premiers
chants de _la Jérusalem délivrée_ ne furent qu'une aspiration
mélodieuse et continue du coeur du poëte au coeur et à l'enthousiasme
de Léonora. Ces huit mois furent certainement l'extase la plus
prolongée et la plus féconde qui ait jamais transporté l'imagination
du poëte et de l'amant au-dessus des tristes réalités de la vie.
Un second départ du cardinal d'Este pour la France, où il possédait
d'immenses terres de l'Église appelées bénéfices, interrompit encore
cette félicité. Le Tasse suivit son prince à la cour de Charles IX, il
s'y lia d'une amitié littéraire avec le poëte français Ronsard.
Ronsard était une sorte de Pétrarque français, qui tentait de donner à
la poésie naissante de son pays les ailes de l'imagination italienne
et la sphère élevée du platonisme attique; mais le génie gaulois,
prosaïque et trivial, rabaissa bientôt cette poésie au niveau de
terre. Un esprit sagace mais commun, Boileau, ravala Ronsard et
méprisa le Tasse. La médiocrité sage, personnifiée dans Boileau,
triompha comme toujours en France des nobles témérités du génie. Sur
la foi d'un vers de Boileau, le seul poëme épique moderne digne de ce
nom passa pendant deux siècles, en France, pour une fausse dorure sur
un vil métal. L'impuissance d'admirer qui vient de l'impuissance de
comprendre a une puissance de dénigrement dont Ronsard et le Tasse ont
été longtemps les victimes parmi nous.
Le Tasse continuait lentement son poëme pendant le voyage du cardinal
d'Este en France; il en écrivit plusieurs chants dans l'abbaye de
Châlis, qui appartenait au cardinal. Il se délassait de ce travail en
écrivant aussi quelques notes sur la nature du pays et sur le
caractère des habitants; il compare, avec assez de justesse pour un
étranger, la France à l'Italie; il attribue, comme Montesquieu, la
mobilité du génie français à l'inconstante variété du climat. Ce fut
là qu'il encourut, on ne sait pas précisément pourquoi, la disgrâce du
cardinal son maître. C'était l'année où se tramait le massacre de la
Saint-Barthélemy; tout était trouble, lutte et dissimulation, en
France, entre les catholiques et les protestants. Le cardinal d'Este,
par des raisons de famille, penchait vers la modération et la
conciliation des partis dans le royaume. La princesse Marguerite,
soeur de Charles IX, était la maîtresse du duc de Guise et elle
espérait l'épouser un jour; on la donna malgré elle à Henri IV, roi de
Navarre, qu'elle n'aimait pas. Le ressentiment de cette princesse s'en
accrut contre le parti protestant, qui était celui de son mari; elle
paraît avoir communiqué au Tasse sa colère contre ce parti. Le Tasse
était également dévoué au duc de Guise, chef militaire et politique du
parti catholique. Ces deux liaisons du Tasse avec Marguerite et le duc
de Guise lui faisaient blâmer trop haut la longanimité du cardinal
d'Este envers les _hérétiques_. Une lettre inédite du poëte semble
indiquer clairement que ce fut le motif de sa disgrâce: «Peut-être,
dit-il dans cette lettre, ai-je dû le refroidissement du cardinal au
trop grand zèle que j'ai montré pour le parti catholique en France, ou
par ressentiment de ce que je manifestais pour la religion plus de
sollicitude que cela ne convenait à la politique de certains ministres
de la cour de Ferrare.» L'écrivain français Balzac assure que la
négligence du cardinal envers son poëte fut poussée jusqu'à lui
retirer son traitement et à lui refuser tout moyen de renouveler ses
vêtements, usés par un an de séjour en France. «Il partit de Paris,»
dit Balzac, «avec le même habit qu'il portait en y arrivant.»
C'était aux approches de la Saint-Barthélemy; il se rendit à Rome avec
son ami Manzuoli, un des secrétaires du cardinal, et fut accueilli par
le pape Pie V, auquel il adressa une ode latine qui lui mérita sa
faveur.