XIX.

Ce jugement du meilleur juge en imagination et en légèreté de main

dans les rhythmes atteste assez la prodigieuse difficulté que le Tasse

abordait en s'exposant lui-même à la comparaison avec l'Arioste, son

maître. Mais la jeunesse, l'amour et la passion de la gloire pour

mériter l'amour, osent tout et triomphent de tout. Les six premiers

chants de _la Jérusalem délivrée_ ne furent qu'une aspiration

mélodieuse et continue du coeur du poëte au coeur et à l'enthousiasme

de Léonora. Ces huit mois furent certainement l'extase la plus

prolongée et la plus féconde qui ait jamais transporté l'imagination

du poëte et de l'amant au-dessus des tristes réalités de la vie.

Un second départ du cardinal d'Este pour la France, où il possédait

d'immenses terres de l'Église appelées bénéfices, interrompit encore

cette félicité. Le Tasse suivit son prince à la cour de Charles IX, il

s'y lia d'une amitié littéraire avec le poëte français Ronsard.

Ronsard était une sorte de Pétrarque français, qui tentait de donner à

la poésie naissante de son pays les ailes de l'imagination italienne

et la sphère élevée du platonisme attique; mais le génie gaulois,

prosaïque et trivial, rabaissa bientôt cette poésie au niveau de

terre. Un esprit sagace mais commun, Boileau, ravala Ronsard et

méprisa le Tasse. La médiocrité sage, personnifiée dans Boileau,

triompha comme toujours en France des nobles témérités du génie. Sur

la foi d'un vers de Boileau, le seul poëme épique moderne digne de ce

nom passa pendant deux siècles, en France, pour une fausse dorure sur

un vil métal. L'impuissance d'admirer qui vient de l'impuissance de

comprendre a une puissance de dénigrement dont Ronsard et le Tasse ont

été longtemps les victimes parmi nous.

Le Tasse continuait lentement son poëme pendant le voyage du cardinal

d'Este en France; il en écrivit plusieurs chants dans l'abbaye de

Châlis, qui appartenait au cardinal. Il se délassait de ce travail en

écrivant aussi quelques notes sur la nature du pays et sur le

caractère des habitants; il compare, avec assez de justesse pour un

étranger, la France à l'Italie; il attribue, comme Montesquieu, la

mobilité du génie français à l'inconstante variété du climat. Ce fut

là qu'il encourut, on ne sait pas précisément pourquoi, la disgrâce du

cardinal son maître. C'était l'année où se tramait le massacre de la

Saint-Barthélemy; tout était trouble, lutte et dissimulation, en

France, entre les catholiques et les protestants. Le cardinal d'Este,

par des raisons de famille, penchait vers la modération et la

conciliation des partis dans le royaume. La princesse Marguerite,

soeur de Charles IX, était la maîtresse du duc de Guise et elle

espérait l'épouser un jour; on la donna malgré elle à Henri IV, roi de

Navarre, qu'elle n'aimait pas. Le ressentiment de cette princesse s'en

accrut contre le parti protestant, qui était celui de son mari; elle

paraît avoir communiqué au Tasse sa colère contre ce parti. Le Tasse

était également dévoué au duc de Guise, chef militaire et politique du

parti catholique. Ces deux liaisons du Tasse avec Marguerite et le duc

de Guise lui faisaient blâmer trop haut la longanimité du cardinal

d'Este envers les _hérétiques_. Une lettre inédite du poëte semble

indiquer clairement que ce fut le motif de sa disgrâce: «Peut-être,

dit-il dans cette lettre, ai-je dû le refroidissement du cardinal au

trop grand zèle que j'ai montré pour le parti catholique en France, ou

par ressentiment de ce que je manifestais pour la religion plus de

sollicitude que cela ne convenait à la politique de certains ministres

de la cour de Ferrare.» L'écrivain français Balzac assure que la

négligence du cardinal envers son poëte fut poussée jusqu'à lui

retirer son traitement et à lui refuser tout moyen de renouveler ses

vêtements, usés par un an de séjour en France. «Il partit de Paris,»

dit Balzac, «avec le même habit qu'il portait en y arrivant.»

C'était aux approches de la Saint-Barthélemy; il se rendit à Rome avec

son ami Manzuoli, un des secrétaires du cardinal, et fut accueilli par

le pape Pie V, auquel il adressa une ode latine qui lui mérita sa

faveur.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 28 / 254 题