Cependant, soit que la distance et le respect eussent intimidé l'aveu
de ces sentiments pour Léonora d'Este, soit qu'il eût voulu dérober
sous un autre nom les hommages poétiques secrets qu'il adressait dans
son coeur à Léonora, le Tasse affecta de célébrer quelque temps dans
ses vers une autre beauté de la cour de Ferrare. C'était Lucrézia
Bendidio, jeune fille d'illustre naissance, à laquelle presque tous
les poëtes du temps adressaient leurs soupirs et leurs sonnets. Mais
Lucrézia favorisait les voeux d'un autre courtisan, poëte aussi, nommé
Pigna, et qui était secrétaire et favori du duc régnant, Alphonse II.
Léonora elle-même prévint le Tasse du danger de cette rivalité
poétique avec un homme si puissant sur l'esprit de son frère. Le poëte
se tut et chanta sous des noms de nymphe ou de bergère le seul et
véritable objet de sa passion.
La nouvelle de la dernière maladie de son père l'arracha pour quelque
temps aux séductions et aux dangers de la cour de Ferrare. Le duc de
Mantoue avait pris soin de la vieillesse de Bernardo Tasso, il l'avait
nommé gouverneur de la petite forteresse d'Ostie sur le Pô. C'est là
que le père du Tasse expira après une courte maladie, à l'âge de
soixante-seize ans, le 4 septembre 1569. Torquato était arrivé à temps
à Ostie pour recevoir les adieux et les bénédictions de ce tendre
père. Son héritage, dilapidé d'avance par des serviteurs avides et
infidèles, ne suffit ni aux frais de sa maladie ni à ceux de ses
funérailles. Torquato consacra à ces pieux devoirs quelques ducats
empruntés sur gage aux juifs usuriers de Ferrare. L'infortuné
Bernardo, consolé au moins par la présence de son fils, n'avait
témoigné à sa dernière heure que la joie d'aller rejoindre, dans le
sein de Dieu, cette Porcia qu'il avait tant aimée, et de laisser sur
la terre, pour perpétuer son nom, un fils dont la tendresse et la
gloire naissante le récompensaient de ses longues adversités.