La mort du pape interrompit brusquement ces fêtes à Ferrare. Le
cardinal Louis d'Este partit pour Rome afin d'assister au conclave;
Torquato resta à Ferrare. Pendant l'absence de son protecteur les deux
princesses ses soeurs, Lucrézia et Léonora d'Este, filles de Renée de
France, admirent le jeune poëte dans leur familiarité. Lucrézia,
l'aînée, avait trente et un ans; la seconde, trente. Toutes deux d'une
beauté célèbre, quoique différente, et d'un esprit cultivé, elles
rassemblaient dans leur personne la grâce de la France et la passion
de l'Italie. L'une et l'autre avaient reçu dans le palais lettré de
Ferrare l'éducation presque virile des maîtres, des philosophes et des
poëtes les plus éminents de ce siècle. Léonora, à ces études sévères,
avait joint l'étude de la poésie et excellait elle-même dans la langue
des vers. D'une beauté plus idéale et plus délicate que sa soeur, elle
évitait souvent, sous prétexte d'une santé plus frêle, les cérémonies
et les fêtes de la cour. Renfermée et recueillie dans ses appartements
et dans ses jardins hors de la ville, elle n'apparaissait qu'entourée
du mystère de sa vertu et de son génie. Ses charmes, plus voilés, n'en
avaient que plus de prestige: elle était la divinité cachée de tous
les courtisans, de tous les princes, de tous les poëtes de Ferrare ou
de l'Italie. Son entretien avait la grâce, le demi-jour et la douce
intimité de sa vie; cette tristesse attendrissait les coeurs, mais la
piété de son âme, toute consacrée aux pensées divines, décourageait
l'amour. On n'osait aimer une beauté transfigurée en angélique
apparition, au milieu d'une cour galante et souvent licencieuse
d'Italie. L'impression que Léonora fit sur le Tasse, la première fois
qu'il la vit dans une des dernières fêtes du mariage d'Alphonse et de
Barbara, se devine plus qu'elle ne s'exprime dans quelques vers de sa
pastorale de l'_Aminta_, qu'il écrivait pendant l'absence du cardinal
d'Este.
«Ah! que vis-je alors! s'écrie le poëte, déjà touché à son insu,
qu'entendis-je!... Je vis des divinités célestes et charmantes, et,
parmi ces nymphes et ces sirènes... je restai frappé de stupeur, et je
me sentis tout à coup grandir moi-même à la hauteur de ce que
j'admirais... Rempli d'une vie inconnue, inondé d'une divinité
intérieure toute nouvelle... je chantais les exploits et les héros,
dédaignant désormais les humbles idylles...»