XV.

La mort du pape interrompit brusquement ces fêtes à Ferrare. Le

cardinal Louis d'Este partit pour Rome afin d'assister au conclave;

Torquato resta à Ferrare. Pendant l'absence de son protecteur les deux

princesses ses soeurs, Lucrézia et Léonora d'Este, filles de Renée de

France, admirent le jeune poëte dans leur familiarité. Lucrézia,

l'aînée, avait trente et un ans; la seconde, trente. Toutes deux d'une

beauté célèbre, quoique différente, et d'un esprit cultivé, elles

rassemblaient dans leur personne la grâce de la France et la passion

de l'Italie. L'une et l'autre avaient reçu dans le palais lettré de

Ferrare l'éducation presque virile des maîtres, des philosophes et des

poëtes les plus éminents de ce siècle. Léonora, à ces études sévères,

avait joint l'étude de la poésie et excellait elle-même dans la langue

des vers. D'une beauté plus idéale et plus délicate que sa soeur, elle

évitait souvent, sous prétexte d'une santé plus frêle, les cérémonies

et les fêtes de la cour. Renfermée et recueillie dans ses appartements

et dans ses jardins hors de la ville, elle n'apparaissait qu'entourée

du mystère de sa vertu et de son génie. Ses charmes, plus voilés, n'en

avaient que plus de prestige: elle était la divinité cachée de tous

les courtisans, de tous les princes, de tous les poëtes de Ferrare ou

de l'Italie. Son entretien avait la grâce, le demi-jour et la douce

intimité de sa vie; cette tristesse attendrissait les coeurs, mais la

piété de son âme, toute consacrée aux pensées divines, décourageait

l'amour. On n'osait aimer une beauté transfigurée en angélique

apparition, au milieu d'une cour galante et souvent licencieuse

d'Italie. L'impression que Léonora fit sur le Tasse, la première fois

qu'il la vit dans une des dernières fêtes du mariage d'Alphonse et de

Barbara, se devine plus qu'elle ne s'exprime dans quelques vers de sa

pastorale de l'_Aminta_, qu'il écrivait pendant l'absence du cardinal

d'Este.

«Ah! que vis-je alors! s'écrie le poëte, déjà touché à son insu,

qu'entendis-je!... Je vis des divinités célestes et charmantes, et,

parmi ces nymphes et ces sirènes... je restai frappé de stupeur, et je

me sentis tout à coup grandir moi-même à la hauteur de ce que

j'admirais... Rempli d'une vie inconnue, inondé d'une divinité

intérieure toute nouvelle... je chantais les exploits et les héros,

dédaignant désormais les humbles idylles...»

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 24 / 254 题