XIV.

Les princes de la maison souveraine d'Este, une des plus puissantes

d'Italie, étaient les seconds Médicis de l'Italie en deçà des

Apennins; les armes, les lettres, les arts, les grandes charges à la

cour des papes, les cardinalats, les papautés même, fréquents dans

leur maison, leurs richesses enfin, faisaient de la cour de ces

princes, à Ferrare, une autre Rome, une autre Florence. La cour de

Léon X lui-même n'a pas été illustrée, parmi les siècles, par deux

noms plus immortels que les noms de l'Arioste et du Tasse, ces deux

clients de ces grands Mécènes du seizième siècle à Ferrare.

Le prince régnant à Ferrare, au moment où le Tasse entrait au service

du cardinal d'Este son frère, était Alphonse II, fils et successeur

d'Hercule II. Alphonse était, selon l'historien le mieux informé,

Muratori, brave, juste, magnifique, religieux, passionné pour la

gloire des lettres et des arts; ces qualités, dit-il, étaient

obscurcies dans ce noble caractère par un mélange d'orgueil, de

caprice, de susceptibilité, de ressentiment implacable contre ceux

dont il croyait avoir reçu quelques offenses. Le luxe de sa cour

éclipsait même celui des Médicis; l'écrivain français Montaigne, à

l'occasion de sa visite à Ferrare, s'extasie, dans ses notes de

voyages, sur la prodigieuse splendeur de cette cour, sur le nombre des

courtisans, et sur la magnificence des fêtes et des costumes. La cour

du cardinal Louis d'Este, le plus jeune des frères d'Alphonse II, se

composait de plus de cinq cents chevaliers, courtisans, officiers ou

serviteurs.

Ce jeune prince, que Torquato Tasso avait connu dans son adolescence à

Rome, avait toutes les qualités de son frère, mais il y joignait de

plus la constance dans ses amitiés, la modestie, la solidité et la

grâce du caractère qui le faisaient adorer; il reçut Torquato en ami

plutôt qu'en maître, ne lui demandant pour tout service que

d'illustrer sa cour et sa famille par l'éclat de renommée littéraire

qui commençait à rayonner de son nom. Le Tasse admis, dès le premier

jour, dans la familiarité intime du cardinal, fut témoin, peu de temps

après son arrivée à Ferrare, de l'entrée solennelle de Barbara, fille

de l'empereur d'Allemagne Ferdinand Ier, et soeur de l'empereur

Maximilien II, qui venait épouser le duc de Ferrare, Alphonse II.

Pendant les fêtes, tournois et spectacles donnés à l'occasion de ce

mariage, et qui durèrent six jours et six nuits, le Tasse fut présenté

à Lucrézia et à Léonora, les deux charmantes soeurs du duc et du

cardinal. Ces princesses accueillirent le jeune favori de leur frère,

dont elles connaissaient déjà les vers par le _Rinaldo_, comme un

homme qui mériterait bientôt la faveur du monde, et qui promettait un

rayon de plus à la gloire de leur maison. L'extrême jeunesse et la

beauté pensive de Torquato ajoutèrent l'attrait et la tendresse à cet

accueil. La nature, en effet, semblait s'être complu à personnifier la

poésie dans le poëte; son portrait par le marquis Manso, son ami, qui

l'avait décrit dans son adolescence, à Sorrente et à Rome, rappelle le

gracieux portrait de _Raphaël d'Urbin_, le génie enfant, avec un trait

de plus dans le regard, la fierté martiale du chevalier qui sent

l'héroïsme dans son sang.

«Torquato,» dit le marquis Manso, qui l'avait revu après ses malheurs

et à un autre âge, «était un homme si accompli de forme, de stature et

de visage, que, parmi les hommes de la plus haute taille, il pouvait

être admiré comme un des plus imposants et des plus merveilleusement

proportionnés; son teint était frais, coloré, bien que dès sa jeunesse

les études, les veilles, et plus tard les revers et les souffrances,

eussent donné un peu de pâleur et de langueur à ses traits. La couleur

de ses cheveux et de sa barbe tenait le milieu entre le noir et le

blond, dans une telle proportion cependant, que le sombre l'emportait

sur le clair, mais que ce mélange indécis des deux teintes donnait à

sa chevelure quelque chose de doux, de chatoyant et de fin; son front

était élevé et proéminent, si ce n'est vers les tempes, où il

paraissait déprimé par la réflexion; la ligne de ce front, d'abord

perpendiculaire au-dessus des yeux, déclinait ensuite vers la

naissance de ses cheveux qui ne tardèrent pas à se reculer eux-mêmes

vers le haut de la tête, et à le laisser de bonne heure presque

chauve; les orbites de l'oeil étaient bien arqués, ombreux, profonds

et séparés par un long intervalle l'un de l'autre; ses yeux eux-mêmes

étaient grands, bien ouverts, mais allongés et rétrécis dans les

coins; leur couleur était de ce bleu limpide qu'Homère attribue aux

yeux de la déesse de la sagesse et des combats, Pallas; leur regard

était en général grave et fier, mais ils semblaient par moments

retournés en dedans, comme pour y suivre les contemplations

intérieures de son esprit souvent attaché aux choses célestes; ses

oreilles, bien articulées, étaient petites; ses joues plus ovales

qu'arrondies, maigres par nature et décolorées alors par la

souffrance; son nez était large et un peu incliné sur la bouche; sa

bouche large aussi et _léonine_; ses lèvres étaient minces et pâles;

ses dents grandes, régulièrement enchâssées et éclatantes de

blancheur; sa voix claire et sonore tombait à la fin des phrases avec

un accent plus grave encore et plus pénétrant; bien que sa langue fût

légère et souple, sa parole était plutôt lente que précipitée, et il

avait l'habitude de répéter souvent les derniers mots; il souriait

rarement, et, quand il souriait par hasard, c'était d'un sourire

gracieux, aimable, sans aucune malice et quelquefois avec une triste

langueur; sa barbe était clair-semée et, comme je l'ai déjà dépeinte,

d'une couleur de châtaigne; il portait noblement sa tête sur un cou

flexible, élevé et bien conformé; sa poitrine et ses épaules étaient

larges, ses bras longs, libres dans leurs mouvements; ses mains

très-allongées mais délicates et blanches, ses doigts souples, ses

jambes et ses pieds allongés aussi, mais bien sculptés, avec plus de

muscles toutefois que de chair; en résumé, tout son corps

admirablement adapté à sa figure; tous ses membres étaient si adroits

et si lestes que, dans les exercices de chevalerie, tels que la lance,

l'épée, la joute, le maniement du cheval, personne ne le surpassait.

Cependant, ajoute Manso, il ne parlait pas en public, devant les

princes ou devant les académies avec autant de force, d'assurance et

de grâce dans l'accent, qu'il y avait de perfection dans le style et

dans les pensées, peut-être parce que son esprit, trop recueilli dans

ses pensées, portait toutes ses forces au cerveau, et n'en laissait

pas assez pour animer le reste de son corps; néanmoins, dans toutes

ses actions, quelque chose qu'il eût à dire ou à faire, il découvrait

à l'observateur le moins attentif une grâce virile et une mâle beauté,

principalement dans sa contenance, qui resplendissait d'une si

naturelle majesté qu'elle imposait, même à ceux qui ne savaient pas

son nom et son génie, l'admiration, l'étonnement et le respect.»

Manso dit que Torquato avait la vue courte et faible par la

continuelle lecture à laquelle il se livrait sans repos, et même par

celle de sa propre écriture prodigieusement fine et souvent illisible.

Le costume habituel du Tasse était, ajoute Manso, conforme à la

gravité et à la simplicité de goût d'un homme qui se respecte lui-même

jusque dans ses vêtements. Son vêtement ordinaire, dès sa jeunesse,

était toujours noir, sans aucun des ornements et des broderies en

usage de son temps; il n'était, en général, suivi que d'un seul page;

mais, quoique sobre, son costume était éloigné de la négligence. Il

aimait le linge blanc et fin, et il en faisait faire d'amples

provisions; mais il le portait sans lacet et sans broderie. Pour ses

aliments, il n'aimait que les choses légères, douces, sucrées; il

avait une invincible répugnance à tout ce qui était fort ou amer; il

ne buvait que de l'eau légèrement coupée des vins liquoreux de Grèce

et de Chypre; tout était tempéré dans ses goûts comme dans son âme. Sa

conversation, sans vivacité et sans saillies, coulait de ses lèvres

avec naturel, lenteur et mélancolie; il ne causait point pour éblouir,

mais pour se répandre dans le sein de l'amitié, soit par retour de sa

pensée sur les adversités de son berceau, soit par pressentiment de

ses malheurs futurs. L'ombre de la mélancolie, planant sur ses traits,

mêlait un intérêt tendre et une pitié vague à l'admiration que son nom

et sa personne inspiraient partout où il paraissait.

Tel est le portrait minutieux qu'un contemporain et un ami trace du

Tasse; ce portrait est parfaitement conforme à celui que nous

possédons nous-même, copié sur le portrait original, peint sur le

Tasse vivant à Florence, et qui nous a été prêté par notre illustre

ami, le marquis Gino Caponi, homme digne de vivre dans sa galerie en

société avec ces grands hommes de sa patrie.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 23 / 254 题