XIII.

La publication du poëme d'_Amadis_ n'améliora pas le sort des deux

proscrits. À l'exception du duc d'Urbin, qui continua à combler

l'auteur de sa faveur et de ses bienfaits, Bernardo Tasso ne reçut des

autres princes de France et d'Italie, auxquels il adressa son oeuvre,

que des louanges et des remercîments. Il se retira à Mantoue, et

envoya Torquato étudier la jurisprudence à Padoue. Cette étude, si

aride et si opposée aux études poétiques dont il avait pris l'habitude

et l'exemple chez son père, rebuta le jeune homme. Il conçut, à

Padoue, la première idée d'un poëme chevaleresque qui pût rivaliser

avec l'_Amadis_ de son père, et il écrivit en quelques mois le poëme

du paladin _Rinaldo_. Il le dédia, à la fin du douzième chant, au

cardinal Louis d'Este, son protecteur à Rome, et à son père Bernardo

Tasso, dans des strophes attendries par la piété filiale.

«Mais, avant de paraître devant celui pour lequel tu n'es qu'un

indigne hommage,» dit-il à son poëme, «présente-toi d'abord à celui

qui fut choisi par le ciel pour me donner, de son propre sang, la vie;

c'est par lui que je chante, que je respire, que j'existe, et, s'il y

a quelque chose de bon en moi, c'est de lui seul que j'ai tout reçu!»

Le père s'affligea d'abord, puis s'enorgueillit bientôt après de cette

oeuvre imparfaite et prématurée, mais _merveilleuse_, dit-il, dans ses

lettres, _d'un enfant de dix-sept ans!_ Il consentit à l'impression du

poëme, et autorisa son fils à renoncer à l'étude de la jurisprudence,

pour se livrer tout entier à l'étude des lettres et à la philosophie.

La renommée naissante dont la publication du poëme de _Rinaldo_

entoura le nom de Torquato le fit convier par l'université de Bologne

à venir honorer ses leçons de sa présence. C'est à Bologne qu'il

chercha, avec l'instinct du génie, le sujet d'une épopée moderne égale

aux grandes épopées nationales d'Homère et de Virgile, et qu'il trouva

ce sujet dans les croisades. Cette épopée avait sur l'_Iliade_ et

l'_Énéide_ l'avantage d'être universelle dans le monde alors chrétien.

La religion commune est une patrie commune; il y eut dans le choix du

sujet autant de génie que dans le poëme lui-même; les croisades, qui

avaient été l'héroïque folie des siècles précédents, étaient restées

la tradition héroïque des peuples chrétiens. Celui qui ferait de ces

traditions une épopée chrétienne serait assisté dans son oeuvre,

non-seulement par l'imagination, mais par la foi des hommes; il serait

l'Homère d'un culte vivant au lieu d'être l'Homère de fables mortes.

Torquato, de plus, était sincèrement et tendrement religieux; il se

sentait poussé vers son poëme non-seulement par la poésie, mais par

la piété; c'était le _croisé_ du génie poétique, aspirant à égaler,

par la gloire et par la sainteté de ses chants, les croisés de la

lance qu'il allait célébrer. Les noms de toutes les familles nobles ou

souveraines de l'Occident devraient revivre dans ce catalogue épique

de leurs exploits, et attirer sur le poëte la reconnaissance et la

faveur des châteaux et des cours. Les croisades étaient le

_nobiliaire_ de l'Europe, le poëte serait l'arbitre et le distributeur

de l'immortalité parmi les descendants de ces familles; enfin le poëte

n'était pas seulement poëte dans Torquato, il était chevalier. Un sang

héroïque coulait dans ses veines, il rougissait de polir des vers au

lieu de tenir l'épée de ses pères; célébrer des exploits guerriers lui

semblait associer son nom aux héros qui les avaient accomplis sur les

champs de bataille; la religion, la chevalerie et la poésie, la gloire

du ciel, celle de la terre, celle de la postérité, se réunissaient

pour lui conseiller cette oeuvre. Les poëtes, en ce temps, étaient les

héros de l'esprit au niveau des héros de l'épée; le chevalier ne

dérogeait pas en célébrant dans ces chants les hauts faits dont il

avait la source dans son sang, l'idéal dans son âme. Tels furent les

instincts qui portèrent le Tasse à choisir pour gloire l'épopée, et

pour sujet les croisades.

La première esquisse de ce poëme, et quelques centaines de vers des

premiers chants conservés à Rome dans la bibliothèque du Vatican,

donnent la date précise de la pensée du Tasse en 1564. De Bologne, il

se rendit à Mantoue pour rejoindre son père; mais, quand il arriva à

la cour de Mantoue, son père en était déjà reparti pour retourner à

Rome. Torquato, présenté à la cour de Ferrare par une de ses

protectrices, Claudia Rangoni, fut enfin admis à titre de chevalier et

de courtisan officiel parmi les familiers du cardinal d'Este, frère du

prince régnant à Ferrare.

Cours familier de Littérature - Volume 16 · 第 22 / 254 题